Un mot de l’éditeur

Sur la page d’accueil de notre campagne Ulule actuelle, nous évoquons un tournant crucial et des difficultés de diffusion… Si nous en disions plus ?

Mais tout d’abord, admettons qu’il n’est guère « politiquement correct » qu’un éditeur expose au public ses difficultés : sans doute existe-t-il une forme de fierté de l’éditeur, et bien entendu la crainte d’une « com négative », qui retient d’habitude les maisons de s’exprimer. Aux Moutons électriques, nous avons décidé pourtant qu’il fallait un peu parler, simplement parce que nous vous le devons, lecteurs. Nous ne cachons rien à nos auteurs, alors, pourquoi ne pas parler également à nos lecteurs ?

Récemment, dans une interview, j’avais cité un confrère de « littérature blanche », Le Temps qu’il fait, qui déclare sur son site web : « Assumant pleinement leur statut de petit éditeur, elles poursuivent […], non sans faire, avec plusieurs autres, ce constat quelque peu désabusé : le rétrécissement de leur rôle (poisson-pilote ou voiture-balai), la raréfaction des grands lecteurs, l’accroissement des coûts réels de diffusion, la diminution de la reconnaissance médiatique ne sont que les symptômes apparents d’un profond bouleversement de la vie du livre — dont il incombe à chaque acteur, de l’auteur au lecteur en passant par tous les médiateurs possibles, de retarder la déconfiture, avec acharnement ». Et il est clair que je partage totalement cette analyse : il faut arrêter de prétendre que tout va comme avant et que vendre des livres est autre chose qu’un combat de tous les instants.

Un éditeur est notamment tributaire de son diffuseur-distributeur. Il est hélas classique qu’un éditeur soit mis en difficulté par son diffuseur : la « force de vente », c’est un peu notre talon d’Achille. Ainsi, tout au début des Moutons, la faillite de notre premier diffuseur, L’Oxymore, nous avait occasionné de graves difficultés. Plus tard, nous avions décidé de quitter le CED-Belles Lettres parce qu’il nous semblait qu’ils nous limitaient trop. Nous avions alors signé avec Harmonia Mundi Livre, et les premières années furent plus ou moins conformes à ce que nous espérions — sauf que nos collections principales, la « Bibliothèque rouge » puis la « Bibliothèque des Miroirs », s’arrêtèrent, leurs placements devenant insuffisants. Le phénomène nous inquiéta, car nous étions restreints au seul rayon de l’imaginaire, ce qui n’était pas le cas auparavant : plus d’escapades en rayons policier ou en littérature étrangère, ou encore du côté de la BD, par exemple. Puis il y a trois ans, un fléchissement de nos chiffres s’amorça, au point qu’alarmés nous avions prévenu plusieurs fois le diffuseur qu’à ce rythme-là, ses services perdraient leur rentabilité.

Ce furent alors deux années à lever des fonds, trouver des subventions, réaliser des « crowdfundings », serrer les salaires… Mais ça ne pouvait pas durer ainsi, nous végétions, toujours tendus, toujours inquiets, et ne parvenions plus à envisager vraiment l’avenir, au point de bloquer certains projets et ouvrages que nous pressentions bien impossibles à « porter » correctement par Harmonia. Horizon bouché, quoi. Nous aurions pu continuer ainsi, mais que douloureuse était cette marche à pas lent et retenu. Et puis, le miracle : voici que Media Diffusion / MDS vint nous voir, nous proposait de les rejoindre. Pour demeurer simple, disons qu’il s’agit du groupe Dargaud, c’est-à-dire le sixième diffuseur francophone à l’époque où ils nous ont contactés : le plus petit des très gros ; depuis, ils ont encore grandi. Changement d’échelle considérable, et soudain l’horizon se dégage : sans rêver à une révolution, le marché du livre étant ce qu’il est, nous pouvions de nouveau réfléchir à notre avenir. Pour établir une comparaison, durant deux longues années nous étions recroquevillés, serrés, et enfin nous pouvions nous redresser, nous étirer : quel soulagement ! Avec simplement la perspective de revenir à des niveaux « normaux », rien de plus, rien de moins, juste envisager de travailler plus sereinement (et en numérique nous avons rejoint eDantès, il est important de le dire aussi).

Seulement, changer de diffuseurs ne se réalise pas aisément : cela signifie plusieurs mois sans le moindre chiffre d’affaires, des frais de transfert énormes, de mauvaises surprises niveau stocks, des ventes perdues… alors comment faire ? Eh bien, comme je l’avais expliqué lors de la précédente campagne de souscription, il s’agissait de monter une fusée à plusieurs étages… Trouver encore quelques subventions, une aide économique de la Région, prêter des sous à la société, et maintenant le dernier étage : ce financement participatif. Tout ceci afin d’arriver chez MDS frais et dispo, ne plus se tordre l’estomac à force d’incertitudes, avoir les moyens d’investir pour redémarrer au mieux (financer par exemple pas mal de réimpressions, acheter des droits pour de futures parutions, prévoir d’embaucher une troisième personne dans un an) et bâtir un futur solide, raisonnable, durable. C’est pour tous ces motifs que nous avons besoin de vous — et pour plus encore : savez-vous par exemple que les auteurs sont de moins en moins payés, du fait d’une réforme totalement injuste des retraites ? Alors qu’il y a deux ans, pour un à-valoir de 1000 € brut nous versions à nos auteurs 966 € net, aujourd’hui ils ne touchent plus que 805 € net ! C’est insupportable et nous devons donc augmenter nos à-valoirs. Ah pardon, ça aussi c’est une de ces choses qu’il n’est pas « politiquement correct » d’évoquer lorsque l’on est éditeur ?

Alors oui, nous avons besoin de vous : auteur, éditeur, libraire, lecteur, bibliothécaire, ce n’est pas chacun dans son coin, nous formons une chaîne de solidarité, de curiosité et de culture, qu’il faut entretenir.

Serons-nous moqués pour avoir dit la vérité ? Ces mots, je les écris avec le complet aval de l’équipe ovine : Mérédith, Christine, Melchior, Bénédicte, Vivian. Et en sachant que les Moutons électriques ayant survécu à ce passage difficile, nous ne lâchons rien et sommes confiants en la suite.

Oh allez, que puis-je vous dire encore ? Je disais plus haut que nous avions bloqué des projets : l’intégrale du Dico féerique (paru en septembre). Le petit guide London Noir (paru en octobre). Mais aussi, le lancement officiel de la « Bibliothèque dessinée ». En janvier prochain, notre collection de « romans graphiques » (souvenez-vous de Tout au milieu du monde et Ce qui vient la nuit) éclatera donc au grand jour, avec deux nouveaux titres, des signatures en librairie (notez déjà la date du 18 janvier à Bordeaux, chez Krazy Kat), et en mai encore des nouveautés… et pas mal d’autres en travail actuellement, puisque nous pouvons enfin construire véritablement cette collection. Un autre projet ? Hum, je ne vous en donnerai que le nom de code : « Courant alternatif ». Ce sera pour 2021, année dont le programme se construit déjà à toute vitesse : un événement autour d’Élisabeth Vonarburg, un autre comprenant Pierre Pelot et Michel Jeury, un certain Serge Lehman, Stefan Platteau, Olaf Stapledon… mais j’en dis déjà trop… C’est toute la folie, la difficulté et la beauté du métier d’éditeur : comme l’écrivait Robert Laffont dans ses mémoires, « chaque décision de l’éditeur mène à un acte nouveau. On ne cesse de fabriquer des produits uniques, même s’il s’agit du énième ouvrage d’un auteur de la maison, car ce titre nous entraîne dans des situations où l’on est obligé d’inventer encore et toujours. »

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