Disparition

Nous apprenons avec beaucoup de tristesse la disparition à l’âge de 77 ans de notre camarade aixois Jean-Jacques Régnier, qui fut longtemps l’un des piliers des Moutons électriques — il coordonna en particulier le livre-revue Fiction durant une bonne partie de ses années de parution chez nous. Également nouvelliste plein d’humour, il cosigna aussi avec Jean-Jacques Girardot une pièce de théâtre de SF et dirigea longtemps le bulletin de l’association d’écrivains Remparts.

Octobre 2023

Octobre : le Mois de l’imaginaire ! Certes, l’imaginaire nous occupe tous les mois, nuit et jour oserons-nous affirmer, mais en octobre s’ouvre plus que jamais une belle période d’effervescence autour de nos genres favoris.

Tout d’abord, faut qu’on vous dise : nous participons à l’ouverture d’une librairie. Pendant qu’Actusf ouvre le Minotaure à Chambéry, pour notre part et au sein d’un très beau collectif, nous allons célébrer l’ouverture à Bordeaux du Basilic : une librairie spécialisée en imaginaire — bien sûr. Elle sera au 20 rue du Mirail et ouvrira le 18 octobre. Nathanaëlle, Ludovic et Romane vous y accueilleront de 10h à 19h, du mardi au samedi.

Et nos livres du mois ? C’est tout d’abord le réjouissant L’Ombre sur Berlin, un roman délicieusement « façon pulps« . De retour de son énorme travail pour DC Comics sur un jeu de rôle Batman, Nicolas Texier revient ainsi avec une « fantasy urbaine » populaire et captivante, dont l’inspiration peut se rapprocher de celle des séries de comics Hellboy et BPRD de Mike Mignola. Et afin de lui donner un aspect assez remarquable, ce volume débute par un cahier couleur, présentant un préambule graphique, une sorte de générique du roman par Melchior Ascaride.

Un événement pour ce Mois de l’imaginaire, c’est un beau-livre d’exception : Science-fiction ! Voyage dans la modernitéUne histoire de la SF entre 1860 et 1980, par Serge Lehman, André-François Ruaud et Natacha Vas-Deyres — avec aussi la collaboration ponctuelle de Fabrice Carré, Frédéric Jaccaud, Christine Luce, Jean-Pierre Ohl, Michel Meurger, Michel Pagel  et Dominique Warfa. Du beau monde pour couvrir 120 ans des domaines francophones et anglophones, le tout avec près de 500 illustrations. Des papiers déjà dans LibérationSud Ouest et Télérama, de grandes piles d’exemplaires signés au festival Hypermondes, le démarrage fut sur les chapeaux de roues et nous espérons que vous aurez à cœur de découvrir cette somme.

Le deuxième festival Hypermondes, justement, s’est déroulé fin septembre avec quelques 4500 visiteurs, et nous en coéditons l’anthologie annuelle. Elle se caractérise par son mélange d’articles et de nouvelles, et un petit cahier couleur. Avec au sommaire des plumes telles que Jeanne Mariem Corrèze, Jean-Claude Dunyach, Silène Edgar, Julien Heylbroeck, Ariel Holzl, Nicolas Labarre, Régis Messac, Alex Nikolavitch, Benoît Peeters, Émilie Querbalec, Hugo Verlomme, Élisabeth Vonarburg ou Joëlle Wintrebert, excusez du peu.

Enfin, un autre beau-livre remarquable vient enrichir notre « Bibliothèque des Miroirs » : Vikings !, sous la direction de Laurent Di Filippo. Le Moyen Âge scandinave, ses Vikings et ses mythes imprègnent la culture populaire contemporaine, du cinéma aux jeux vidéos en passant par la télévision, la bande dessinée ou encore la musique. Vikings ! explore cette thématique passionnante sous la plume de dix spécialistes. L’iconographie comme toujours dans la collection est très aboutie, piochant chez des historiens, des archéologues et dans des fonds d’histoire de l’art, comme dans des collections de « culture geek ».

Hypermondes #02

Samedi et dimanche, ce sera la deuxième édition du festival Hypermondes. Nous y serons en force, avec en signature sur notre stand Élisabeth Ebory (samedi), Christine Luce, Nelly Chadour (samedi), Nicolas Labarre, Alex Nikolavitch, Julien Heylbroeck, Nicolas Texier, Laureline Mattiussi (samedi), Jeanne Mariem Corrèze, Sara Doke, Serge Lehman, Francis Saint-Martin, Natacha Vas-Deyres, Melchior Ascaride, Thomas Geha, Christian Robin, Olav Koulikov et André-François Ruaud, plus les lancements du beau-livre Science-fiction! et de l’anthologie du festival… Et ce dernier sera deux fois plus grand : deux salles de conf, deux chapiteaux d’éditeurs et de libraires ! Viendez, les gens.

24 & 25 septembre, Mérignac, place de l’église

Sur la fantasy et le réalisme

Jean-Philippe Jaworski

La condamnation de la vacuité de la fantasy est-elle fondée ? Sans doute pour les œuvres dont la poétique est pauvre ou exclusivement commerciale. Toutefois, dans ce cas, ce n’est pas la fantasy qui est à blâmer mais la faiblesse d’exécution de l’œuvre. En revanche, le rejet de la fantasy en soi, en tant que genre, me semble relever du préjugé. Il existe une condescendance réaliste et, de façon plus saugrenue pour un genre d’imaginaire, une condescendance science-fictive qui réduisent la fantasy à un escapisme immature.

À titre personnel, je me méfie du discours qui érige la littérature réaliste comme unique courant vraiment littéraire car seul à même de délivrer un message sur l’homme et le monde. Non que je rejette le réalisme : au contraire, il est même nécessaire à l’émergence du fantastique et de sa prolongation fantasy. Mais je m’élève contre l’opinion qui en ferait une esthétique artistiquement prééminente.

D’une part, le réalisme suppose une adhésion à une certaine vision du monde, désenchantée et très occidentale, qui ne traduit pas la pluralité des expériences psychiques et réduit donc l’esthétique littéraire à un champ assez étroit. (« Ici et maintenant » au XIXe siècle, que la fin du XXe siècle a transformé en « moi, ici et maintenant ».) D’autre part, le réalisme est de plus en plus instrumenté au service d’un narcissisme autofictif ou d’un voyeurisme maquillé en fiction, en particulier chez des écrivains qui (comme Emmanuel Carrère) vont raconter les histoires de leurs proches plus ou moins contre leur gré. Entre une œuvre qui invente son personnel romanesque et celle qui recycle de façon subjective (voire indélicate, opportuniste ou malveillante) des contemporains identifiables, j’ai une nette préférence pour la créativité de la première.

Enfin, il me semble qu’il existe une contradiction insoluble dans la thèse qui accorde la prééminence littéraire au réalisme. Si le réel est la principale justification de l’œuvre, pourquoi fausser le réel avec de la fiction ? Le roman réaliste est en soi un genre qui entre en conflit avec sa finalité. Sa composante fictionnelle, conçue pour pour séduire le public ou pour exprimer la subjectivité d’une sensibilité, contredit en grande partie l’objectif de dire le monde tel qu’il est et non tel qu’il est rêvé. Entendons-nous bien : je ne dénie au réalisme ni l’intérêt de son esthétique ni sa capacité à peindre le monde, mais il me paraît clair qu’il n’a pas de légitimité à se considérer, en soi, comme littérature en surplomb.
Que peut nous apporter la fantasy ?
Pour les tenants d’une littérature engagée, elle peut se faire apologue et proposer une éthique, au même titre que mythes et contes philosophiques.
Pour les tenants d’une littérature de divertissement, ce qui est plutôt mon cas, elle peut se faire régulatrice d’émotions, en particulier en proposant un enchantement dépourvu de toute arrière-pensée axiologique ou idéologique. En recourant à un merveilleux sécularisé, la fantasy réenchante alors l’existence sans la conditionner à une orientation religieuse, politique ou sociétale.
Enfin, la fantasy réactualise ou crée des motifs culturels qui, s’ils sont partagés par le public, finissent par renouveler le regard sur le monde. Même lorsqu’elle ne prétend pas dire le réel, la fantasy peut nous proposer des moyens, anciens ou nouveaux, pour le vivre et le transformer. Son applicabilité ne dit peut-être pas le monde tel qu’il est mais prépare parfois la culture telle qu’elle sera.