Entretien avec Michel Pagel

Notre grand événement qui débarque enfin en librairies cette semaine,
c’est la réédition en deux pavés de ténèbresdu cycle La Comédie inhumaine de Michel Pagel. Respectivement 960 et 912 pages, pour 8 romans et recueils + préface et nouvelle finale inédites.
Entretien avec l’auteur !

– Lorsque vous avez débuté le cycle, vous étiez plutôt un auteur de SF, qu’est-ce qui vous a conduit à vous lancer dans le fantastique ?

Je suis et reste avant tout un auteur de science-fiction. Mon esprit cartésien et mon athéisme profond m’empêchent d’adhérer au fantastique pur. D’ailleurs, la trame principale de La Comédie Inhumaine, puisque l’existence de tous les dieux et démons qu’elle met en scène est rationalisée, appartient sans problème au genre SF, même si elle possède tous les aspects extérieurs du fantastique (ou plutôt de l’horreur moderne). Je n’ai guère fait qu’une ou deux nouvelles purement fantastiques (« Ce n’était qu’un rêve », par exemple, même si une explication rationnelle, quoique psychologique, traîne entre les lignes). Côté romans, on pourrait compter Sylvana et L’Esprit du Vin mais ils s’apparentent tout autant à la littérature générale, selon l’interprétation qu’on en a. Il y a tout de même L’Ogresse qui est sans doute le seul et unique thriller d’horreur (au sens « stephenkingien » du terme) que j’aie jamais écrit.

Pour être tout à fait honnête, cependant, lorsque j’ai rédigé les premiers volets de la Comédie, même de sa trame principale, notamment Le Diable à Quatre, je croyais moi-même écrire du fantastique, car je n’avais pas encore établi la rationalisation des dieux dont je parlais plus haut.

Pourquoi me suis-je donc intéressé à ce genre ? Parce que, dans les années 80, en raison de l’émergence de l’horreur moderne, en particulier grâce à King, puis très vite à d’autres auteurs, comme Clive Barker (qui, incidemment, m’a beaucoup plus influencé que King, quoi qu’en disent certains slogans), le fantastique m’apparaissait comme bien plus excitant que la SF de l’époque, laquelle était en train de prendre un tournant « retour au space-opera et à la hard-science » qui ne m’a jamais enthousiasmé.

Sylvana présente des éléments d’autobiographie ?

Oui, énormément. Je ne vais pas rentrer dans les détails, qui sont d’ordre privé (si je voulais écrire mes mémoires, je ne déguiserais pas la réalité), mais les lieux et la plupart des personnages sont calqués (quoique pas totalement) sur des lieux et personnages existants. J’ai ressorti là-dedans mes vacances d’enfant en Vendée, notamment, et la galère qu’a été mon adolescence (mais, non, surprise, je n’ai jamais connu de vampire).  Cet aspect réaliste m’a permis d’écrire un bouquin très proche de la littérature générale, ce qui correspond chez moi à une envie périodique.

– Et ensuite, il y a-t-il des aspects autobio dans Le Diable à quatre, par exemple, et dans le reste du cycle ?

Non, en aucun cas. Certains lieux sont inspirés de lieux réels, par commodité ou par flemme, mais c’est tout. On peut trouver une exception, L’Esprit du Vin, qui est comme on dit inspiré de faits réels, mais j’ai complètement reconstruit lesdits faits, ne gardant que la situation de départ. En outre, il ne s’agit pas d’autobiographie à proprement parler puisque les événements réels sont arrivés non pas à moi mais à des amis.

– Quand avez-vous su que vous vous engagiez dans une série ?

Au moment de l’écriture du Diable à Quatre. J’avais déjà écrit le recueil qui deviendrait Désirs Cruels et, surtout, jeté les bases du roman Nuées Ardentes, notamment ses personnages. Quand je me suis amusé à en reprendre quelques uns dans Le Diable à Quatre, puis quand j’ai intégré une référence à Nuées Ardentes à la fin de Sylvana, je crois que j’ai commencé à me douter de quelque chose. Les Antipodes a confirmé la tendance, et c’est là, me semble-t-il, que j’ai décidé de tout relier.

– D’où provient ce titre, la Comédie inhumaine ?

C’est bien entendu une référence à La Comédie Humaine de Balzac (en toute humilité). Le titre a été trouvé par le traducteur Jean-Daniel Brèque, il m’a plu, et je l’ai adopté officiellement. Depuis, je me suis rendu compte que c’était vraiment un très bon titre, puisque quelqu’un d’autre s’en était déjà servi également. Ma foi, tant pis.

– La première collection à vous avoir publié était le Fleuve Noir Anticipation, orientée SF, n’y a-t-il pas eu de difficultés à leur faire passer du fantastique ?

Anticipation avait toujours publié un bouquin fantastique de temps en temps. En outre, la direction littéraire venait de changer, et la nouvelle directrice, Nicole Hibert, était fan de fantastique, si bien qu’elle était ravie d’en accueillir dans la collection.

– Pensiez-vous un peu à la défunte collection Angoisse, à l’époque ?

Ça, c’est un de mes regrets. J’étais beaucoup trop jeune pour publier dans Angoisse, alors que cette collection me serait allée comme un gant, je pense. Donc, oui, j’ai dû y penser.

– De même, Désirs cruels est un recueil de nouvelles, chose inconnue en Anticipation, comment cela fut-il accueilli ?

Autant que je me rappelle, il n’y a pas eu de différence notable dans les ventes. Nicole voulait bien publier des recueils de nouvelles mais, principe de la collection oblige, à condition qu’ils soient maquillés en romans par l’adjonction d’un fil conducteur. Mon recueil, qui a ouvert les festivités (avant que Wagner, Dunyach, Ligny… ne s’engagent dans la brèche), était déjà construit sur ce modèle, donc je n’ai même pas eu à le bricoler.

–  Quel fut le parcours éditorial de L’Ogresse ?

Chaotique. Le roman m’avait été commandé par Patrice Duvic pour Pocket Terreur. À l’arrivée, ça ne lui a pas plu, j’ai refusé de retravailler dans le sens qu’on m’indiquait (je refuse toujours ces choses-là) et le bouquin est donc resté un bon moment dans un tiroir. Il a fini par être publié par une petite boîte d’édition, avec qui j’ai eu des mots au point de récupérer mes droits. Ensuite, le bouquin a été repris dans l’intégrale de la Comédie entamée par J’ai Lu, avant de prendre sa place dans celle des Moutons électriques.

– Et l’inspiration de L’Esprit du vin ?

J’y faisais allusion plus haut. Il faut se replacer dans le contexte des années 90 et début 2000, dans lesquelles l’agriculture bio n’avait pas la presse qu’elle a aujourd’hui. Mes voisins, viticulteurs bio pionniers, puisqu’ils ont été les premiers dans le Tarn (ils étaient 7 au moment où j’ai écrit le roman, il y en a aujourd’hui plusieurs dizaines), se trouvaient en butte aux vexations, voire aux persécutions des agriculteurs traditionnels des environs. Les choses n’ont jamais pris un tour aussi tragique que dans mon roman, mais elles sont allées suffisamment loin pour m’inspirer.

– Vous êtes un lecteur de fantastique, par exemple des auteurs belges ? ou de la vague anglo-américaine des années 80 ?

Je déteste cordialement le fantastique belge à la Jean Ray, Thomas Owen, etc. Ça m’ennuie, m’agace, et, aux exceptions près, je n’en vois pas l’intérêt. J’ai horreur du fantastique gratuit, sans logique. Je suis déjà plus client des classiques anglais façon Dracula, et surtout de l’horreur moderne. J’ai besoin de croire à ce que je lis. King, Barker, Grant, Straub, etc. ont des personnages crédibles et un excellent sens du récit, si bien que je reste la plupart du temps un grand amateur de ce genre-là.

– Au moment où sont parus Les Antipodes, vous saviez déjà où vous iriez ensuite avec le cycle ?

Pas vraiment. Je savais vouloir faire se rencontrer la fille du Diable et le fils de Dieu nés à la fin des Antipodes, mais je voulais attendre qu’ils soient assez âgés pour vivre l’histoire d’amour que, grand romantique dans ma jeunesse, je leur imaginais. Par chance, j’ai eu le temps de mûrir un peu avant d’écrire le bouquin en question (L’Œuvre du Diable), si bien que l’histoire a été un peu moins cucul qu’elle n’aurait pu l’être.

– Les textes de la présente intégrale ont-ils été revus ?

Oui, bien sûr. Je revois toujours mes textes avant chaque nouvelle publication. La Comédie Inhumaine sera sans doute désormais l’exception, car il faut savoir s’arrêter. L’Intégrale des Moutons sera donc le texte définitif du cycle. En quoi a consisté le retravail effectué ? Principalement des petites corrections stylistiques, car je suis de plus en plus exigeant (il faut dire que je ne l’étais pas beaucoup au tout début). J’ai aussi, je l’avoue, un peu édulcoré certaines scènes de sexe dans L’Ogresse car, avec l’âge et le recul, j’ai trouvé que j’y étais tout de même allé un peu fort et qu’on pouvait prendre pour une tentative d’érotisme malsain ce qui n’était à mes yeux que descriptions indispensables à l’histoire. Tout bien considéré, j’ai coupé un peu les descriptions, et il en reste largement assez pour qu’on comprenne le propos.

– C’est vraiment fini ?

Je crois, oui. Je referai sans doute des textes qui s’apparenteront au fantastique, mais ce ne sera plus La Comédie Inhumaine. En fait, j’y ai mis un point final en écrivant « Les Fantômes de la Rougemûrière », la courte nouvelle inédite qui ferme l’intégrale et boucle trente ans après la boucle entamée avec « Sylvana. À présent, c’est un tout.

La Comédie inhumaine tome 1ISBN : 978-2-36183-620-7, Broché bord des pages noir, 16.2 × 21 cm, 960 pages

La Comédie inhumaine tome 2ISBN : 978-2-36183-621-4, Broché bord des pages noir, 16.2 × 21 cm, 912 pages

Diffusion-distribution : Media Diffusion / MDS

 

Lecture réconfort 18

Nous avons proposé à nos auteurs et collaborateurs de rédiger, s’ils le veulent, un court texte donnant un conseil de lecture genre « comfort books » pour le confinement, le tout distillé au fil des jours…
On termine par Jean-Philippe Jaworski.

En ces temps confinés, rien de plus agréable que de s’aérer dans une campagne que l’on croit familière, mais qui nous réserve encore bien des surprises. En compagnie de Jean-Rodolphe Turlin, je repars donc faire des Promenades au pays des Hobbits (Terre de Brume). Ce petit guide nous propose sept randonnées dans la Comté. Pour établir ses itinéraires, Jean-Rodolphe Turlin a épluché les œuvres de J.R.R. Tolkien, les cartes et les commentaires de Christopher Tolkien, mais il s’est aussi penché sur l’abondante littérature critique parue à propos de la terre du Milieu. Au gré de ses pérégrinations dans les quatre Quartiers et au Pays de Bouc, l’auteur éclaire les paysages par la toponymie, dont il nous livre une explication lumineuse fondée sur les étymologies en vieil et moyen anglais, parfois en gallois, expliquant au passage les choix faits par les traducteurs français. Les noms des rivières, des îles, des bois et des villages servent souvent à préciser les activités artisanales et agricoles des Hobbits locaux. On situe également les terroirs des grandes familles hobbites croisées aux fêtes d’anniversaire de Bilbo et Frodo. Ici ou là, on devine quelques vestiges laissés par le royaume d’Arthedain ou on découvre les activités produites par la bonne entente qui règne entre les habitants de la Comté et les Nains des Montagnes Bleues. L’ensemble forme une flânerie érudite sans être pédante ; elle nous dévoile tous les charmes d’un petit pays étonnamment proche des campagnes anglaises de l’époque édouardienne, tout en nous faisant goûter l’extraordinaire minutie créative de J.R.R. Tolkien.

Lectures réconfort 17

Nous avons proposé à nos auteurs et collaborateurs de rédiger, s’ils le veulent, un court texte donnant un conseil de lecture genre « comfort books » pour le confinement, que l’on distillera au fil des jours…
Au tour de Annaïg Houesnard.

Un comfort book ? Un comfort book, alors, mais qu’est-ce donc au juste ? On dirait que le terme s’applique mieux à ces livres qu’on peut relire sans se lasser, non pas tant pour leur histoire, qu’on connaît déjà, mais pour se replonger dans l’atmosphère bien particulière dont ils sont imprégnés. L’un de ces rares élus est The Elfin Ship de James P. Blaylock, ou Le Vaisseau elfique dans sa superbe traduction de Pierre-Paul Durastanti.

L’auteur lui-même s’est avoué incapable d’écrire un autre livre dans cette ambiance si spéciale (bien qu’il fasse partie d’une trilogie, celle de l’Oriel), qui emprunte un peu au Vent dans les Saules, un peu à Tom Sawyer, pour produire une perle méconnue de la fantasy. Son héros Jonathan Bing est un fromager, d’âge moyen dirons-nous (je sais, ça surprend), doté de deux compagnons farfelus à des degrés divers et d’un chien nommé Achab. Dans leur voyage en radeau, il sera question d’un fameux baril de cornichons à l’aneth, de camelots, de cadeaux elfiques, de café odorant, d’un nain maléfique qui arpente les campagnes la pipe au bec, de squelettes, de gobelins, et bien sûr de fromages. Une sorte de Trois hommes dans un bateau (jusqu’au chien), dont le Vaisseau elfique possède le même détachement ironique tout britannique (belle performance pour un auteur californien) – mais où vous risquez fort de croiser des trolls sur la rive. Et franchement, qui ne rêve pas de croiser des trolls ? Dénoncez-vous. Mais surtout, lisez-le d’abord, c’est mieux.

Lectures réconfort 16

Nous avons proposé à nos auteurs et collaborateurs de rédiger, s’ils le veulent, un court texte donnant un conseil de lecture genre « comfort books » pour le confinement, que l’on distillera au fil des jours…
Au tour de Sara Doke.

Le « comfort book » ultime aujourd’hui, pour moi serait L’Espace d’un an de Becky Chambers, à l’Atalante, ou comment passer un an enfermé dans un vaisseau tunnelier sans en souffrir, en compagnie d’un équipage essentiellement composé d’espèces extraterrestres. Tendresse, douceur, bienveillance et respect.
Dernière arrivée sur le Voyageur, Rosemary rencontre pour la première fois des êtres totalement différents d’elle, il y a peu d’humains sur le vaisseau, aussi exotiques qu’intrigants. Le technicien est amoureux de l’IA, le capitaine a une amante alien, le « plongeur » est double, la réparatrice adore les piments, le scientifique est odieux. Au cours de cette mission d’un année : creuser un tunnel de transport vers une nouvelle planète peuplée d’une espèce belligérante, la jeune greffière va apprendre à vivre dans un espace exigu mais convivial et découvrir de nouvelles manières d’aimer.
Roman feel-good par excellence, L’Espace d’un an nous fait découvrir le travail d’un autrice exceptionnelle qui parvient à construire des intrigues où la violence est absente des ressorts narratifs.
Ses deux autres livres, Libration et Chroniques de l’exode, sont tout aussi tendres et addictifs. Les deux premiers ont reçus le prix Julia Verlanger et la trilogie est lauréate du prix Hugo.