Londres & la psychogéographie (par A.-F. Ruaud)

Après avoir évoqué avec vous sa passion du genre littéraire « Nature Writing », André-François Ruaud est de retour pour vous parler d’un autre de ses domaines favoris : la psychogéographie. Qu’est-ce donc ? vous demandez-vous fort justement.

Eh bien, lisez, amis lecteurs, lisez. 

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Des poules d’eau et des canards, le vent ride la surface du canal que crible la pluie. Un joggeur passe, ahanant dans son portable. Les squelettes tout en courbes des anciens gazoducs se sont offerts une nouvelle jeunesse : la peinture vert et rouge met en valeur leur architecture élégante, qui se découpe nettement sur le ciel gris uniforme. Grondement lointain de la route, crépitement des gouttes sur mon parapluie, ruissellement de l’eau le long des murs, gazouillis d’oiseaux dans les buissons. Une foulque se met à criailler, on croirait entendre un klaxon — un cri singulièrement déplacé par rapport à la sobre tenue de clergyman du petit volatile, habit noir et bec blanc. La pointe du beffroi de St Pancras émerge au-dessus des arbres chenus, entre les gazoducs. Vers l’ouest résonne un carillon d’église.

Il paraît que Londres est la ville par excellence de la psychogéographie. De la quoi ? Eh, il faut sortir un peu : de la psychogéographie, vous dis-je. D’accord, un brin de définition serait sans doute nécessaire, alors convoquons un spécialiste, Merlin Coverley : « Les origines du terme ne sont pas trop obscures et peuvent être situées au Paris des années 1950 et aux lettristes, un mouvement annonciateur des situationnistes. Sous la direction de Guy Debord, la psychogéographie devint un outil pour tenter de transformer la vie urbaine, tout d’abord pour des raisons esthétiques puis plus tard avec des visées de plus en plus politiques. » [1] Ainsi donc si Londres en est une capitale, Paris se trouve tout de même à l’origine de cette discipline – poétique – esthétique, choisissez les termes qui vous conviendront le mieux.

St Pancras Lock : bruit de chute d’eau — l’écluse. Toujours des joggeurs. La tonalité d’appel de la gare résonne jusqu’au bord de l’eau. Étonnant Canal du Régent, qui dans les environs hésite constamment entre un charme désuet de cottage, une laideur de décharge, l’abandon d’une friche industrielle et la grâce multicolore des péniches. Passe un train de marchandises, vert et jaune acide, qui klaxonne gaiement. Juste après St Pancras Lock, des hangars en bois, blancs, au ras de l’eau, auxquels je n’avais jamais prêté attention auparavant : ce sont des ateliers de réparation de péniches ; l’un d’entre eux est ouvert, bruits de voix, de scie et d’eau. Sous le pont ferroviaire achève de rouiller une grosse barge en métal, qui sert de véritable décharge flottante : branchages, caddies, panneaux de circulation routière…

Cherchons tout de même une autre définition, tiens chez un Anglais, puisque ce mot de psychogéographie, après avoir été créé en France, a été si bien adopté par les marcheurs d’outre-Manche : « Psychogéographie : un guide pour débutant. Dépliez un plan des rues de Londres, placez un verre, renversé, n’importe où sur la carte, et tracez un cercle sur son bord. Prenez le plan, sortez en ville et marchez le long du cercle, en restant le plus près possible de sa circonférence. Tout en la vivant, enregistrez cette expérience, sur les supports ayant votre préférence : film, photographie, manuscrit, enregistrement audio. Saisissez le fil de la plume textuel de la rue ; les graffitis, les déchets de marques, les bribes de conversation. Coupez pour dégager les signes. Enregistrez le flot de données. Soyez attentifs au passage des métaphores, cherchez les rythmes visuels, les coïncidences, les analogies, les ressemblances de famille, les changements d’humeur de la rue. Bouclez le cercle, et l’enregistrement se termine. Marcher crée le contenu ; les pas font le reste. » [2] Voilà toute l’affaire, donc : la psychogéographie c’est tout l’art de savoir se perdre dans une ville, de la découvrir au ras du bitume, de transformer la marche urbaine en une façon d’explorer et de rêver, tout à la fois.

Ça ruisselle, ça ruisselle, j’ai l’impression de pénétrer à l’intérieur d’une fontaine. Les nombreuses chutes d’eau, le vert sombre du canal, les nuances de brun, rouille, glauque, paille, brique, la végétation rousse par endroits et verte par d’autres, les rivets gris clair du pont, les mousses sombres, les entretoises noires, les murs en brique d’un violet profond ou d’un carmin léger, brusquement tout est une délicieuse symphonie de couleurs. Il y a pourtant quelques papiers gras, des sacs en plastique, mais je ne les vois pas, ne les ai pas vus. Plus loin, un pont neuf sur de vieilles piles en pierre. Le canal s’élargit au-delà, s’éclaircit, devient le domaine des bureaux modernes et des entrepôts post-modernes. La cloche d’une église continue de résonner, lancinante. Le lierre et les buddleias rivalisent serré pour occuper le mur. De l’autre côté du canal, derrière une rangée de bâtiments modernes bas, en plastique moulé gris, beige, gris, vert fluo, gris, toute une flottille de camionnettes s’agglutinent dans une vaste cour — telles d’énormes hannetons rouge vif.

Mais pourquoi Londres serait-elle la ville par excellence de la psychogéographie, me redemanderez-vous ? Le phénomène a de quoi étonner, il est vrai : classiquement, les grands textes du domaine déambulaient plutôt dans Paris, que l’on pense aux surréalistes (Nadja de Breton, Le Paysan de Paris d’Aragon), aux « clochards volontaires » des années 1950 (Jean-Paul Clébert, Bob Giraud, Jacques Yonnet), ou bien encore à certains grands noms de la littérature française récente (le poète Jacques Réda, le romancier Patrick Modiano)… Alors quoi, quel basculement entra donc en œuvre, quelle attraction Londres se mit-elle à exercer au juste ?

Sous un petit pont en métal noir décoré de motifs géométriques blancs : roucoulements des pigeons abrités sous les entretoises, claquements des ailes. Le paysage évolue encore, la ville se rapproche, domine directement le canal : rouge, rouge, la brique des façades, noirs les troncs dénudés. Au-delà d’un petit pont si bas, si voûté, qu’il faut se pencher pour le passer, une rangée de taudis au ras de l’eau a été rasée ; des terraces traditionnelles exhibent leurs fenêtres surprises de contempler le canal après tant d’années. Encore une cloche d’église, tout près. Trois canards bavards et circonspects. Kentish Town Road Lock : juste au-dessus, cet étrange bâtiment à la « Humpty-Dumpty » — chaque élévation de son toit est dominée par un œuf fièrement posé dans un coquetier. Détail cocasse non prévu par l’architecte, Terry Farrell  : des mouettes couronnent les œufs à intervalles réguliers. Il avait érigé tout cela pour une chaîne de télévision pour enfants, qui depuis a fait faillite. Mais voici Hawley Lock, brique noire, puis Camden Lock. Le marché bruisse et gronde de l’autre côté d’une haute palissade multicolore.

Remarquez, il y a toujours eu une certaine littérature psychogéographique londonienne, en concurrence avec celle de Paris : dans son guide, Merlin Coverley convoque par exemple Arthur Machen (peut-être le premier auteur à fournir un véritable modèle d’errance urbaine, lui qui savait dénicher le moindre détail insolite, dans sa Londres gothique), Robert Louis Stevenson dans L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, ou bien encore William Blake. Mais en définitive, un homme surtout transforma la psychogéographie aux dimensions et aux besoins de Londres : un certain Iain Sinclair. Référence obscure que celle-ci jusqu’à une date récente, mais par bonheur deux éditeurs l’ont un peu traduit en français, ce Sinclair : référez-vous alors au mince Londres 2012 et autres dérives (Manuela Éditions, 2011) et au ventru London Orbital (chez Inculte, 2010).

Au-delà du marché, le canal change encore d’aspect, se fait coquet et bourgeois avec l’arrière des terrasses chics. Les jardins descendent vers l’eau : saules, ponts d’accotement, tables de jardin… Des péniches s’alignent contre le canal way en une chenille colorée. Une bonne odeur de feu de bois flotte sur les lieux, émanant des cheminées des bateaux. Quelques mouettes passent dans le ciel en geignant. Et comment décrire le doux bonheur qui m’envahit à la vue de ce petit pont aux flancs partiellement couverts de lierre, que domine une haute maison sculptée dans le beurre frais. Passé le pont, une autre demeure à la haute façade d’un blanc-bleuté. Un balcon s’y accroche, délicatement ouvragé, couvert par l’arrondi excentrique d’une toiture en métal sombre. Le charme discret de la bourgeoisie, réinventé par l’architecte favori du prince Charles, Quinlan Terry. Car toutes ces belles demeures ne sont pas authentiquement anciennes : tout comme le front de Tamise de Richmond, plusieurs ne constituent en réalité que des sortes de pastiches architecturaux pour nostalgiques fortunés. Face à ces murs crémeux et aux palmiers fièrement dressés sur le grand ciel pluvieux, s’élève la petite église St Mark. Austère et ramassée, toute habillée d’une sévère pierre grise, elle pointe au-dessus du chemin, ne s’aperçoit que dans une trouée du feuillage.

Ce que pratique Iain Sinclair, depuis l’époque honnie des ravages thatchériens, c’est une forme de promenade décidée et hallucinée à la fois, un arpentage à longs pas de la métropole britannique avec en tête un immense mélange de paranoïa, d’imagination ésotérique et d’histoire locale. Il n’est pas un flâneur, plutôt un obsessionnel de la marche, un géographe psychotique qui, dans ses ouvrages, sait avec un talent formidable lier dans un seul torrent de mots ses digressions littéraires, ses connaissances pointues et ses hantises autobiographiques. Sinclair s’impose comme le modèle idéal de l’écrivain comme marcheur. Convaincant, influent, il a été suivi par bien d’autres Londoniens, au premier rang desquels Peter Ackroyd (auteur d’une monumentale biographie de Londres). La psychogéo londonienne est devenu domaine si prisé, si culte, qu’il pénètre maintenant même la littérature populaire : Mike Carey, Kate Griffin, Christopher Fowler (la série Bryant & May hélas non traduite) ou Ben Aaronovitch (trad. chez J’ai Lu) en font la matière de leurs séries entre polar et fantastique.

Le canal s’évase le temps d’un bras mort. La silhouette droite d’un héron me fait penser à un vieux gentleman : chevelure chenue et capeline grise jetée sur les épaules. Il semble couver d’un regard réprobateur les dorures extravagantes de la péniche-pagode (un restaurant chinois) qui s’élève le long de la rive haute. Arrêt d’un instant, pour une simple émotion : la beauté d’un arbre penché au-dessus de l’eau, chacun de ses rameaux porteur d’une goutte étincelante. Prenant des allures d’estampe japonaise, il se découpe clairement sur un fond de pont ouvragé en métal noir et de quelques demeures sombres.

Si l’on recherche des raisons à ce domaine si déraisonnable, si erratique, qu’est la psychogéographie de Londres, sans doute faut-il évoquer à quel point cette ville est immense, bien plus grande que Paris. Songer aussi qu’elle ne fut jamais sujette aux massives planifications du Second Empire, qui transformèrent Paris en un territoire de perspective grandiose tandis que Londres demeurait dans son jus, évoluant non pas par coupes franches d’un Hausmann légiférant mais par amoncellement et hasards. En cela Paris s’avère rectiligne tandis que Londres sinue, hésite, bégaie, terrain chaotique et donc parfaitement propice à de continuelles découvertes. Un autre élément à évoquer : les squares, les parcs, les coulées vertes, tant et tant d’espaces semi-clandestins, semi-naturels, comme autant de jardins secrets. Londres possède à merveille l’art de la respiration, des évasions buissonnières. Encore : les friches industrielles, qu’à Paris Philippe Vasset alla chercher dans la banlieue (Un livre blanc, 2007) et qui, à Londres, subsistent encore par immenses zones (malgré l’aménagement des Docklands, malgré celui de la cité olympique).

Londres des marcheurs, Londres de l’exploration urbaine : Londres psychogéographique. Et qu’importe si ces souvenirs d’une attentive promenade le long du canal du Régent datent déjà de plusieurs années, si les lieux ont un peu changé, si les hannetons rouges sont désormais cachés par de nouveaux bâtiments et si le marché s’est transformé en une triste caricature de lui-même, Londres se réinvente sans cesse et l’on peut toujours y marcher, y découvrir, y explorer — une immensité urbaine qui semble se jouer des règles ordinaires de l’écoulement du temps, tout se chevauche, sous le ciel tumultueux.

[1] Merlin Coverley, Psychogéographie ! Poétique de l’exploration urbaine, Les Moutons électriques, 2011.

[2] Robert McFarlane, « A Road of One’s Own », in Times Litterary Supplement du 7 octobre 2005.

« Malheur aux gagnants »

Malheur aux gagnants de Julien Heylbroeck, septembre 2017

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Les pneus de la C4 dérapaient dans les courbes des étroites routes bourguignonnes, épargnées par la neige. L’automobile fonçait dans la nuit. Son conducteur, concentré, les mains gantées sur le volant, prenait les virages de la voie comme un pilote de course et faisait rugir le moteur de la Citroën à chaque ligne droite. Les phares ronds peignaient le paysage, laissant apparaître fugacement des rangées d’arbres, quelques rares masures, tantôt une borne qui dépassait des herbes folles, parfois un renard dont les yeux luisaient sur le bas-côté.
— Dis-moi, Fend-la-gueule, tu te crois à la Croisière jaune ?
— On arrive bientôt à Sens, pas à Pékin !
— Alors peut-être que tu pourrais lever un peu le pied ? Nous ne sommes pas poursuivis, nous ne nous livrons à aucune course de vitesse…
— Je sors pas souvent Francine, alors tu permets, j’en profite.
— Francine ? Tu as donné un nom à ton auto ?
— Eh pourquoi pas ? répondit Fend-la-gueule en négociant un virage au cordeau. 3000 tours-minute, 1600 cm3, tout nouveau modèle de distributeur, des pointes à 90 km à l’heure ! En plus, on est bien dedans et elle monte vite dans les tours.
— Elle en vaut bien une autre ? demanda Piquemouche avec une légère ironie.
— Une autre quoi ? Aaah… Monsieur Baumard, si ma femme t’entendait, tu passerais un sale quart d’heure. Elle n’aime pas qu’on se moque, comme ça.
— Tu es marié ?
— Oui da ! Avec une jolie pépée, même, si tu la voyais… Euh… Désolé.
— Ce n’est rien. Elle a un nom, cette beauté ?
— Jeanne. Elle est infirmière. On s’est rencontrés, ben… pendant mon séjour au Val-de-Grâce. Peut-être que tu l’as croisé, toi aussi.
— Je ne suis pas resté longtemps là-bas. Comme je n’y voyais plus rien, je crois que j’ai pu plus rapidement faire le deuil de mon visage. Je n’ai pas eu besoin… d’être entouré de mes semblables. De fait, je suis parti à Luynes. J’ai échangé un monastère pour un autre.
— T’es rentré dans les ordres ? demanda Fend-la-gueule en levant le pied tandis qu’ils traversaient un hameau aux alentours de Dixmont.
La pancarte rouillée indiquait Vaumort.
— Pas vraiment, je suis allé vivre dans une cité un peu particulière. Mais je crois qu’on arrive, non ? voulut savoir Piquemouche.
— Oui, nous arrivons à la pension de famille. Mais comment est-ce que tu l’as deviné, pardi ?
— Tu ralentis, camarade. Tu ralentis.
— Au fait, tu ne m’as pas dit, pourquoi Piquemouche ?
Un homme avec une lanterne attira leur attention. Il se tenait devant une grange à la porte grande ouverte. Il leur fit signe d’avancer et la Citroën roula au pas, le moteur parfois ronronnant, quelques fois grondant jusqu’à ce que Baumard lâche, exaspéré :
— Tu vas réveiller le département entier, cesses donc de faire hurler ton engin !
— Bonsoir, les messieurs de Paris. Avez-vous fait bonne route ? demanda l’aubergiste, un bonhomme d’une cinquantaine d’années, au visage rubicond et au nez large et bleuté. Vous prendrez bien un petit coup avant d’aller dans la salle à manger ? J’ai un rouge qui date d’y a deux ans qui se laisse goûter.
La femme du taulier, toute menue et les cheveux coiffés d’un foulard, vint récupérer leurs valises et leur dit que la soupe était prête. Les deux vétérans et l’aubergiste s’assirent sur des tabourets bas, à côté d’une série de barriques. Adolphe Fantin, mais qu’il fallait appeler Rossignol, rapport au fait qu’il sifflait du matin au soir, fit la grimace quand ses hôtes furent éclairés par sa lanterne. Il fixa un instant les ravages cicatriciels de Fend-la-gueule. Il regarda également la peau lunaire, tachée et constellée de cratères de Piquemouche, sa bouche avalée par les flammes, sa prothèse de nez accrochée à une fausse paire d’yeux portée par des lunettes tout aussi inutiles. Puis Fantin soupira. Sans rien dire. Et personne ne parla pendant un moment. Baumard refusa le verre que lui proposa Monsieur Fantin, préférant une tisane, mais il accepta le bras de l’aubergiste pour aller jusqu’à la grange. Fend-la-gueule, lui, avait sorti sa paille et dégusta cru sur cru, comparant, échangeant des adjectifs savants. Au bout de plusieurs verres, il se redressa, tangua un peu et déclara :
— Faut que je prenne l’air, j’ai les lunettes en peau de saucisson…

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Août 2017

Chaque année pour la rentrée, c’est la fête de la fantasy francophone chez les Indés, le collectif d’éditeurs qui regroupe ActuSF, Mnémos et les Moutons électriques. Fiers de nos auteurs, heureux de nos découvertes, passionnés par la nouvelle littérature de fantasy qui ne cesse de surgir avec toujours plus de vigueur, nous avons décidé depuis 3 ans d’inscrire la rentrée d’automne sous le signe de la Rentrée de la fantasy française. Car il faut le dire haut et fort : la fantasy française est là — et elle est chez nous !

Notre passion pour les littératures de l’imaginaire passe en particulier par un constant travail de découverte et de suivi de nouveaux auteurs francophones, car la création est ce qui nous semble à la fois le plus crucial et le plus palpitant dans la vie de nos genres. C’est donc Brice Tarvel que nous mettons en avant cette fois pour la Rentrée, avec Pierre-Fendre. Dans un château immense emmitouflé d’un mystérieux magma fuligineux, trois groupes se lancent à travers des salles-territoires dont chacune abrite une des quatre saisons. Il y a dans Pierre-fendre à la fois des images très fortes, une aventure parfaitement bien menée, de l’humour, une générosité de vocabulaire, des personnages attachants, bref voilà un roman charnu, poétique, drôle et prenant, un texte qui nous semble assez fort — c’est pourquoi nous l’avons choisi pour cette nouvelle Rentrée de la fantasy française. [titre également disponible en numérique]

Notre autre nouveauté de la fin août se fait sous l’égide du label jeunesse Naos : Faustine de François Larzem est le premier volet du diptyque « Le Lys noir ». Un roman sombre et cruel où les Enfers envahissent un royaume à la Louis XIV, et où seule la jeune bretteuse Faustine, justicière masquée et intrépide, se lève contre la monstrueuse oppression. [titre également disponible en numérique]

Enfers également, décidément, avec la version en tirage de tête du prochain roman de Nicolas Le Breton : Sherlock Holmes aux Enfers, le titre dit tout ! La version « normale » sortira en librairie en octobre, mais en attendant et comme souvent, nous nous faisons plaisir avec un joli tirage de luxe ultra limité (30 exemplaires seulement !).

C’est d’ailleurs l’été des rêves de luxe, puisque nous venons de sortir du Flaubert, eh oui, une folie : le Voyage en Orient… Là encore à tirage très très limité, en grand format, avec en prime des textes d’auteurs de l’imaginaire, une nouvelle et quelques gravures — un livre pour notre passion, pour servir un vieux rêve.

« Nature Writing » par André-François Ruaud

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Mais ce billet sera un peu différent. André-François Ruaud avant d’être éditeur, (certains oseraient même dire avant d’être humain) est lecteur. Et il vous parle d’un de ses derniers coups de cœur littéraires : le genre « Nature Writing ».  

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Sur la page d’accueil du site des Moutons électriques, le quatrième menu se nomme « thématiques ». Nous y avons répertorié divers motifs récurrents des livres que nous publions — et au sein de ces regroupements, vous noterez peut-être le terme de « nature writing ». Trois titres seulement, trois romans, y apparaissent : Conte de la plaine et des bois, de Jean-Claude Marguerite ; Dur silence de la neige, de Christian Léourier ; et La Lisière de Bohème, de Jacques Baudou. Mais qu’est-ce donc que le « nature writing » ? Eh bien, il s’agit d’un genre littéraire à la double nationalité : dans sa version anglaise (celle que je préfère), il s’agit d’écrire sur le rapport intime entre l’homme et la nature, entre la culture et la nature, à travers aussi bien le jardinage (art anglais s’il en est) que la promenade, l’observation ou la philosophie, les espaces encore sauvages mais également les franges urbaines. Dans sa version américaine, c’est véritablement la littérature des grands espaces, introspective et sensuelle, celle que l’éditeur Gallmeister promeut assidument. J’avoue ne goûter que peu celle-là, généralement d’une virilité triomphante, une littérature du feu de bois et des canyons, imposée par l’américanisme galopant de la branchitude française. La mentalité américaine m’irrite souvent, je préfère ô combien l’approche britannique, ouverte, contemporaine et sensible — j’ai d’ailleurs constaté avec intérêt que si une partie de ces ouvrages de réflexion / observation sur la nature sont l’œuvre de naturalistes, un certain nombre l’est également de poètes. Tout cela pour dire qu’à travers les trois romans que j’ai eu la chance de publier, j’ai déniché un petit peu d’une expression francophone du « nature writing », je crois, une approche bien à nous où un brin de fantastique permet de toucher à notre rapport avec l’environnement naturel — un fantastique à ciel ouvert. J’en veux pour preuve, par exemple, que le Marguerite répond presque exactement à la définition qu’esquissait un journaliste du Figaro il y a quelques années : « Un homme. Un chien, peut-être. Un homme et son chien, éventuellement ! Des arbres, du ciel, de l’eau, de la neige, des cailloux. Des parties de pêche, de chasse, et beaucoup de solitude. »

Aurai-je l’occasion de publier d’autres romans relevant du « nature writing » ? On verra bien, il s‘agissait de rencontres de hasard. En attendant, je fus heureux de les saisir, ces belles occasions, et pour mon propre plaisir je reviens régulièrement à ce « nature writing » anglais que je découvris par hasard, à la fin d’un séjour londonien. J’avais quelques sous encore à dépenser et j’attendais l’Eurostar qui me ramènerai sur le continent. J’étais donc allé faire un petit tour dans la librairie Foyles de la gare de St Pancras (maintenant renommée Hatchard’s), librairie qui, pour un magasin de gare, est étonnamment bien tenue et diverse, une vraie librairie, pas un simple vendeur de best-sellers comme tant que gestionnaires imbéciles le voudraient. Non loin de l’entrée, une table de livres sur les jardins et la nature attira mon regard.

Ah, les jardins et la nature ! Deux grandes passions bien anglaises. Les citoyens de l’archipel britannique semblent entretenir avec leur environnement un lien plus étroit, en tout cas assez différent, de celui des citoyens français. Il y a belle lurette que je m’esbaudis des émissions de jardinage en prime time, que je me régale des documentaires anglais sur des jardins ou sur des promenades naturelles… Ayant en tête la nécessaire rédaction du troisième Dico féerique, le tome consacré à la féerie végétale, je regardais cet étalage avec une vague curiosité — et tombais amoureux d’une couverture, celle de Wildwood par Roger Deakin. Sous-titre : « A Journey Through Trees ». Mon camarade Julien se moque souvent de mon goût pour les images d’arbres sur des couvertures… mais c’était plus que cela : ces formes en simple aquarelle, la texture du papier, l’embossage du titre, tout me séduisit dans ce Penguin. Et tant qu’à faire, j’achetais aussi Weeds (« The Story of Outlaw Plants ») de Richard Mabey et Beechcombings (« The Narratives of Trees ») du même. Que n’avais-je pas fait ! Soudain s’ouvrait pour moi un genre que j’avais ignoré, ce fameux « nature writing ». Et je n’ai plus cessé de revenir au calme contemplatif, au beau mouvement de l’intime au général de cette littérature-là…