Lire le Camphrier

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois, Mérédith Debaque évoque sa lecture du livre de Nicolas Labarre : « Le Camphrier dans la ville flottante« .

Lire Le Camphrier dans la ville flottante est une expérience intéressante et exigeante. Comme la mer sur lequel repose son bateau, ce roman sait être doux, apaisant, pour soudain exploser en une tempête destructrice quelques pages plus loin.

Il faut un auteur attentif pour réussir à tenir sur ce fil, entre tension et accalmie, une longue montée faite de remous de plus en plus violents qui secouent les cales de ce livre, et emportent le lecteur dans ses tumultes jusqu’à la fin de l’histoire.

Nicolas Labarre propose avec le Camphrier une véritable vision, une idée précise et concrète du futur, de ce qu’il pourrait être. Et c’est incroyablement crédible. L’idée était belle : faire d’une croisière, une dystopie, d’une rencontre d’affaires, le début d’une révolution sociale. Imaginez donc un huis clos humide où une bande de cinéastes navigue à bord bateau titanesque, dont les cales sont des bidonvilles proches de l’inondation et les hauteurs, les appartements privés de quelques riches voyageurs. L’objectif de ces entrepreneurs de la vidéo est de renouer le contact avec le juteux marché américain par un rendez-vous, forcément secret, avec un agent des États-Unis. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, et nos protagonistes se trouvent au centre de la contestation naissante.

Plusieurs choses m’ont plu : les personnages ne sont pas que les rouages dysfonctionnels d’une machine dystopique, condamnés à se faire écraser par celle-ci. Ils sont profondément humains, faibles et forts, preneurs de décisions. Plutôt que de participer volontairement à une société injuste, ils se contentent d’y vivre, ignorant tout simplement cet autre « pan » de la population qui survit dans la misère. Assez actuel, non ?

Aussi, la douceur évoquée au départ transpire également dans les résolutions de l’auteur à ne pas verser dans les grandes idées pompeuses ou la révolution héroïque. Les vagues de la révolution peuvent bien s’écraser avec violence sur ce bateau, les choses ne changent que peu, voire restent les mêmes. Les modifications (sociales ou mentales) n’avancent que lentement, parfois au point d’en sembler presque immobiles.

Oui, Le Camphrier dans la ville flottante est une lecture exigeante, un roman intelligent et amer sur la société humaine et sur sa faculté à répéter les mêmes erreurs. Comme une cassette que l’on rembobine.

Mérédith Debaque

L’Indé n°11

Deux fois l’an, le collectif dont nous faisons partie (les Indés de l’imaginaire) publie un magazine gratuit, L’Indé. Nous venons juste de boucler le onzième, qui sortira en septembre. Lecteurs, demandez-le à votre libraire ! Libraires, demandez-le à Harmonia Mundi Livre ! ISBN 978-2-36183-522-4

Juillet 2018

L’été est là, le soleil tape et le temps ralentit, durant cette pause estivale le temps de lecture s’allonge, et ça tombe bien nous venons de sortir plein de bonnes choses pour alimenter votre « pile à lire »…

La plus attendue de nos nouveautés est arrivée, eh oui, le troisième volume de la grande saga de Stefan Platteau, les « Sentiers des Astres » : Meijo ! Le souffle magistral et les surgissements mythiques d’une très grande série, d’une voix majeure de la fantasy francophone — une nouvelle pierre à cet édifice remarquable, celui érigé par un auteur belge qui s’inscrit déjà parmi les meilleures ventes de l’imaginaire.

Le Camphrier dans la ville flottante est une douce dystopie sur la fin d’un monde, la nostalgie d’un passé destructeur et la surprésence des réseaux connectés. Surtout, ce roman de Nicolas Labarre vous emmène dans une croisière un peu spéciale, un navire aux dimensions titanesques, la fameuse « ville flottante » du titre. Coup de cœur éditorial, véritable roman de science-fiction, avec cette touche poétique française que nous aimons tant, Le Camphrier dans la ville flottante est un récit inédit que nous sommes fiers de publier.

Cette année fut aussi celle du lancement d’une nouvelle aventure : le label « Les Saisons de l’étrange », porté par notre maison en duo avec une structure dédiée à de courts romans entre polar et fantastique. Après des titres par Guillemot, Wagner, Peneaud et Koulikov, voici le très étonnant et terriblement drôle Ann Radcliffe contre les vampires de Paul Féval, un roman datant de 1867 qui pourtant n’a pas pris une ride tant il était pionnier pour son temps. Ann Radcliffe, l’égérie du roman gothique, qui monte à l’assaut du péril vampirique, voilà qui n’est ni triste ni banal !

Et puis évoquons la réédition d’un roman de fantasy que nous considérons comme l’un des chefs-d’œuvre modernes du genre : L’Épouse de bois de Terri Windling. Prix Mythopoeic 1997 (c’est un peu le Nobel de la fantasy), ce voyage dans la magie du désert d’Arizona, avec ses cactus bavards et sa fée-lapin, est un grand, un très grand moment de merveilleux. Nous voulions lui redonner une actualité, alors nous n’avons pas lésiné sur la présentation : reliure semi-toilée, dos rond, traduction revue, tirage limité à 1000 exemplaires !

« Le Camphrier est une dystopie douce » par Nicolas Labarre

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois, c’est Nicolas Labarre qui évoque son roman dystopique « Le Camphrier dans la ville flottante« .

Le point de départ du livre, c’est une crise de l’information, l’apparition d’une intolérance subite, qui limite drastiquement la capacité de l’humanité à utiliser ses écrans, ses livres et l’ensemble des sources de son savoir et de sa culture. Dans le même temps le climat et l’économie périclitent, mais tout cela reste à l’arrière-plan. La crise de l’information a grippé la mécanique du monde, ce beau « système du monde » tel qu’on l’imaginait déjà au xviiie siècle, mais sans provoquer de catastrophe brutale, plutôt une usure lente et inexorable. J’avais été frappé il y a quelques années par un passage dans l’aéroport de Détroit, un lieu abominable entièrement fait de couloirs, de moquettes grasses et d’odeurs artificielles, qui sert pourtant de plaque tournante au trafic aérien aux États-Unis. On y reste peu, et les gens qui y transitent font beaucoup d’efforts pour ne rien remarquer, en attendant seulement de pouvoir reprendre le prochain vol. J’ai voulu garder cette idée qu’un effondrement assez lent n’oblige pas à renoncer aux habitudes prises dans des périodes plus prospères, qu’il est possible de traverser un lieu en plein déclin sans chercher à s’y adapter, sans même le regarder vraiment. Mes personnages ont peu d’envie de barbarie ou de décadence, ils aspirent seulement à faire leur travail, à poursuivre l’élan du xxe siècle avant d’être obligés de faire face à l’ampleur du changement. Évidemment, ça ne va pas se passer tout à fait de cette manière.

Le livre parle beaucoup de cinéma…

Le cinéma, c’est l’art du xxe siècle, justement, et un des symboles de la mondialisation, culturelle autant que diplomatique. Dans le livre, la diplomatie d’Hollywood a fini par se confondre avec celle des États-Unis, un peu comme elle a pu le faire pendant la guerre froide, durant laquelle le syndicat des producteurs américains coordonnait toutes ses actions d’ampleurs avec le ministère des Affaires étrangères. J’ai une passion un peu fétichiste à la fois pour le cinéma et pour la façon dont un auteur comme Ballard parle des images, et j’étais très heureux de pouvoir créer une filmographique imaginaire pour mes personnages, dont je parle peu mais qui existe de façon très détaillée dans mon imagination. M’appuyer sur une œuvre fantasmée était aussi une bonne façon d’éviter de tomber dans le piège de la citation à outrance, du clin d’œil. Les personnages du roman aiment sincèrement le cinéma, mais je voulais que le cinéma dont ils parlent soit aussi étrange, aussi fragmenté et usé que le monde dans lequel ils évoluent.

Pourquoi la ville flottante ?

La ville flottante du titre est empruntée à Jules Verne, c’est le titre d’un court roman un peu obscur qui raconte une traversée de l’Atlantique, avec toute la fascination que pouvait exercer un navire de croisière moderne à la fin du xixe siècle. J’avais envie de reprendre ce sens du merveilleux, de le soumettre à l’usure du temps, sans renoncer tout à fait à l’idée d’un lieu titanesque, à une échelle surhumaine. J’ai aussi beaucoup pensé à une bande dessinée de Christophe Blain, Le Réducteur de vitesse, dont la couverture montre un flamboyant transatlantique vert, que l’intrigue parcourt dans tous les sens et qui ne cesse pourtant pas d’être labyrinthique. Il me semblait qu’il y avait là un lieu idéal pour une science-fiction du déclin : un symbole de la puissance de révolution industrielle et de la mondialisation du xixe siècle, transformé en un espace infini et claustrophobe, poursuivant son chemin quand tout ralentit autour de lui.

Nicolas Labarre