Panorama, le retour

Dans la profession d’éditeur, l’on nomme « justifs » les premiers exemplaires qui sont expédiés directement et en avance par l’imprimeur afin que nous puissions vérifier la qualité de la réalisation du produit. De fait, de nos jours les « justifs » sont simplement des exemplaires prélevés sur le tirage effectué, mais il n’en reste pas moins que c’est chaque fois une joie que de recevoir ces premiers livres, un mois ou deux avant leur sortie en librairie. Ainsi par exemple du Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux, livre culte s’il en fut. Début septembre, il connaîtra sa troisième édition, cette fois en format semi-poche, sous le label « Hélios » : 640 pages couleur, révisé, que du bonheur ! Nouvelle couverture par Melchior Ascaride, mise en page d’après la base graphique de Sébastien Hayez, quatre articles nouveaux, diverses retouches et mises à jour, iconographie légèrement renouvelée…

Une encyclopédie d’André-François Ruaud avec la collaboration de Gabriel Yacoub, Terri Windling, Frédéric Weil, Michael Swanwick, Thierry Sportouche, Timothée Rey, Harry Morgan, Mireille Meyer, P. J. G. Mergey, Xavier Mauméjean, Patrick Marcel, Christine Luce, Jean-Marc Lofficier, Nicolas Le Breton, Nicolas Labarre, Stephen Jones, Jean-Philippe Jaworski, Anne-Sylvie Homassel, Rhys Hughes, Pierre-Paul Durastanti, Catherine Dufour, Sara Doke, Coralie David, Olivier Davenas, Fabrice Colin, Fabien Clavel, Jean-Daniel Brèque, Francis Berthelot et Ugo Bellagamba.

Lire le Camphrier

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois, Mérédith Debaque évoque sa lecture du livre de Nicolas Labarre : « Le Camphrier dans la ville flottante« .

Lire Le Camphrier dans la ville flottante est une expérience intéressante et exigeante. Comme la mer sur lequel repose son bateau, ce roman sait être doux, apaisant, pour soudain exploser en une tempête destructrice quelques pages plus loin.

Il faut un auteur attentif pour réussir à tenir sur ce fil, entre tension et accalmie, une longue montée faite de remous de plus en plus violents qui secouent les cales de ce livre, et emportent le lecteur dans ses tumultes jusqu’à la fin de l’histoire.

Nicolas Labarre propose avec le Camphrier une véritable vision, une idée précise et concrète du futur, de ce qu’il pourrait être. Et c’est incroyablement crédible. L’idée était belle : faire d’une croisière, une dystopie, d’une rencontre d’affaires, le début d’une révolution sociale. Imaginez donc un huis clos humide où une bande de cinéastes navigue à bord bateau titanesque, dont les cales sont des bidonvilles proches de l’inondation et les hauteurs, les appartements privés de quelques riches voyageurs. L’objectif de ces entrepreneurs de la vidéo est de renouer le contact avec le juteux marché américain par un rendez-vous, forcément secret, avec un agent des États-Unis. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, et nos protagonistes se trouvent au centre de la contestation naissante.

Plusieurs choses m’ont plu : les personnages ne sont pas que les rouages dysfonctionnels d’une machine dystopique, condamnés à se faire écraser par celle-ci. Ils sont profondément humains, faibles et forts, preneurs de décisions. Plutôt que de participer volontairement à une société injuste, ils se contentent d’y vivre, ignorant tout simplement cet autre « pan » de la population qui survit dans la misère. Assez actuel, non ?

Aussi, la douceur évoquée au départ transpire également dans les résolutions de l’auteur à ne pas verser dans les grandes idées pompeuses ou la révolution héroïque. Les vagues de la révolution peuvent bien s’écraser avec violence sur ce bateau, les choses ne changent que peu, voire restent les mêmes. Les modifications (sociales ou mentales) n’avancent que lentement, parfois au point d’en sembler presque immobiles.

Oui, Le Camphrier dans la ville flottante est une lecture exigeante, un roman intelligent et amer sur la société humaine et sur sa faculté à répéter les mêmes erreurs. Comme une cassette que l’on rembobine.

Mérédith Debaque

Le caractère uchronique

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Olav Koulikov nous explique dans quel univers se déroulent ses Mémoires d’un détective à vapeur.

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  • Le caractère uchronique est établi par le fait que l’Angleterre, comme une majeure partie de l’Europe, est partie intégrante de l’Empire de Toutes les Russies. En effet, fin 1825 lorsque le Tsar Alexandre 1er mourut à Taganrog, après avoir déclaré à maintes reprises sa décision d’abdiquer (faits historiques), ce n’est pas son frère cadet Nicolas qui devint son successeur, mais bien le Grand-duc Constantin (qui dans notre réalité a renoncé au trône). Constantin 1er devint donc Tsar le 14 décembre 1825. Et en 1837, il épousa la jeune héritière du trône britannique, Victoria (en lieu et place d’Albert de Saxe-Cobourg, l’héritier de la toute nouvelle monarchie belge, dans notre histoire).
  • Lorsque le Tsar Constantin se maria avec Victoria, il venait déjà d’épouser la foi bouddhiste, tendance « grand véhicule ». Passionnée de spiritisme et de mysticisme, la jeune souveraine britannique suivit avec enthousiasme son époux dans cette voie. Les calendriers romains et orthodoxes furent abandonnés au profit d’un nouveau mode de datation, mis au point par les savants de Constantin d’après des calculs basés sur la naissance de Siddharta Gautama (Bouddha). Résultat des courses : alors que la France marxiste-engelsiste considère qu’on est toujours dans les années 1990, l’Empire de Toutes les Russies, celui sur lequel le soleil ne se couche réellement jamais, fête en grande pompe l’avènement de l’An 3000 : ainsi, une statue du Bouddha Amida est érigée sur l’Isle aux Chiens, « d’une taille rivalisant avec celle de la Statue de la Liberté de Saint-Pétersbourg ou de la Tour de l’Étoile Rouge de Paris. »
  • Le monde n’a connu aucun des trois grands conflits mondiaux – 1870, 1914 et 1945 ! Non plus, bien sûr, que la Révolution russe de 1917. Pacifiée, l’Europe est presque entièrement sous le joug russe — l’Allemagne n’a jamais été unifiée, la Finlande n’a jamais été indépendante (on évoque d’ailleurs des « terroristes finnois »). En revanche, plusieurs conflits sino-russes ont embrasé l’Extrême-Orient (provoquant notamment un afflux de réfugiés de Hong Kong à Londres). Le servage a été aboli dans toute la Russie en 1837, année du mariage de Constantin avec Victoria (contre 1861 dans la vraie histoire). Le sud de l’Europe est encore indépendant, notamment la France (l’U.R.S.F.) et l’Italie qui sont devenues des puissances communistes (« solidaristes ») après avoir fait leur Révolution en 1848. La France n’échappe pas pour autant à l’influence russe : l’un de ses artistes officiels, en 1995, est toujours Erté — peintre, décorateur et dessinateur né à Saint-Pétersbourg en 1892, de son vrai nom Romain de Tirtoff (une star de l’Art déco, dans notre vrai monde). Et l’architecture française récente a été dominée par « l’École de Saint-Pétersbourg », un groupe de jeunes étudiants et professeurs de la Akademija Hudizestv (Académie des beaux-arts) ayant rejoint la France révolutionnaire vers 1925 (Iakov Tchernikov, Leonti Benoit, etc.). En 1995, le président français (ou plutôt, le « Premier secrétaire du Parti communiste de l’Union des Républiques Solidaires Françaises ») est le vieux Pierre Mendès France, qui œuvre pour la détente des relations franco-impériales.
  • Un prétendu « gouvernement français en exil » existe, réfugié à Londres, mais il est insignifiant et sur le déclin (sous la direction d’un certain Valéry Giscard d’Estaing). N’ayant jamais connu l’influence américaine de l’après-Seconde Guerre mondiale, notamment, la France encore très rurale et traditionnelle accuse un net retard technologique par rapport à l’Empire anglo-russe.
  • Un aspect steampunk est donné par une technologie décalée, en retard par rapport à nous sur certains points, en avance sur d’autres — pas les mêmes progrès dans un monde si différent. Ainsi les rues de Londres (en fait London Metropol Area) sont-elles souvent emplies de la vapeur issue tant des véhicules que des usines. On voyage volontiers en dirigeable, plutôt qu’en aéroplane. Mais en revanche, des barrières Bonnetier-Henriet protègent les domaines réservés aux plus riches, sous la surveillance de la Régulation — qui manipule la météo sur ces propriétés privilégiées. Les usines Zeppelin fabriquent des robots. Autogyres dans le ciel, taxis à alcool dans les rues, on nomme encore les photos des daguerréotypes…

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… André-François vous parle cette fois-ci de son travail, avec Xavier Mauméjean, sur la biographie (bien réelle) du célèbre détective belge : Hercule Poirot (http://www.moutons-electriques.fr/poirot-vie-poche)

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À propos de monsieur Poirot, juste un détail, un souvenir que je peux vous confier : nous avions presque terminé de rédiger cette nouvelle version de sa biographie, Mauméjean et moi, lorsque je réalisai que nous avions omis quelque chose de pourtant assez important : l’on savait que Poirot, en bon Belge de son époque, était croyant, forcément catholique. Comment imaginer qu’il n’allait pas à la messe, alors ? Non qu’Agatha Christie n’ait jamais évoqué cela, mais soudain il me sembla qu’il s’agissait d’une évidence, d’un trait de caractère intime qui ne pouvait être inséré dans un roman policier mais devait faire partie de l’existence quotidienne de notre cher détective.

Comme nous l’écrirons alors : « Nulle part dans les textes il n’est fait la moindre allusion au fait que Poirot se rende dans une église. Mais, à cette époque, il s’agissait encore d’une démarche assez commune, fort peu sujette à commentaires spécifiques. La foi de Poirot relevant du domaine intime et n’ayant pas de lien avec ses enquêtes, ses biographes n’ont pas jugé utile de nous donner des indices sur sa fréquentation ou non d’un lieu de culte. »

Mais enfin, l’évidence me frappe, Hercule Poirot ne se rend-il pas parfois à la messe ? Je cherche sur des cartes : les églises catholiques ne sont vraiment pas nombreuses à Londres. Ah, en voici une pas très loin de Covent Garden… Oh mais non, encore mieux, attendez… Il y en a une au bout de Charterhouse Street, la rue qui conduit à l’immeuble d’Hercule Poirot sur Charterhouse Square ! La réalité nous fait de ces cadeaux : l’église de St Etheldreda, l’une des plus vieilles d’Angleterre, sur Ely Place. Une église catholique, la seule de tout ce secteur. Voilà : impossible d’imaginer qu’il ne s’agisse pas de l’église où monsieur Poirot, alla de temps en temps à la messe.

Ainsi se conduit la biographie d’une grande figure mythique des littératures populaires : sous la forme d’une enquête.

Andre-François Ruaud