« Techno Faerie », un bel écrin excentrique.

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois, André-François Ruaud évoque l’étrange aventure éditoriale de « Techno Faerie », par Sara Doke.

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En cette saison festive, j’ai eu envie de parler un peu d’un beau livre qui me tient à cœur, et je me suis souvenu de son histoire un peu compliquée, sans doute intéressante à vous raconter…

Ce beau livre, c’est Techno Faerie de Sara Doke. Il y avait longtemps que j’avais connaissance d’un univers sur lequel elle travaillait de temps en temps, et j’avais eu l’occasion de publier certaines nouvelles dans le livre-revue Fiction. Un jour, Sébastien, notre chef de fabrication freelance, passe me montrer un coffret tout à fait étonnant qu’il a fait fabriquer pour les éditions Glénat. Une sorte de beau classeur, avec d’un côté un livre et de l’autre des soufflets contenant des fiches… et aussitôt, j’ai pensé à Sara, à ses fées technologiques : voilà, il s’agissait d’une forme idéale pour concrétiser son univers.

Je fais faire un devis, qui est étonnamment raisonnable, et fabriquer une maquette en banc (c’est-à-dire, sans impression) pour la montrer à Sara, ravie.

Et puis le temps passe, Sara travaille à tout ceci mais elle n’a pas que ça à faire, elle est traductrice, bref les mois puis une année ou deux passent, et j’apprends qu’en fait le cartonnier sous-traitait filouteusement en Chine sa fabrication… Puis que les tarifs chinois ont tant augmenté que, non, de toute manière plus moyen d’envisager une telle fabrication, assez complexe… Oh, la déception. Et que faire : j’ai déjà payé à un illustrateur la couverture qui devait être celle du petit livre collé dans le coffret, Sara a commandé des dessins à plein d’amis illustrateurs, les textes sont très avancés… Comment réaliser tout cela, dans une forme un peu originale, malgré tout ? Après cogitations, nous décidons d’un ouvrage hybride, mêlant des parties en noir et blanc, sur papier bouffant, et des parties en couleur, sur papier couché. L’illustrateur de la couverture intérieure ? Eh bien, elle sera en ouverture. Allez, soyons fous : 4 pages couleur, puis 190 pages en noir (la fiction), puis 160 pages en couleur (les fiches de fées et des tonnes d’illustrations) ! Et comme entre-temps le graphiste Melchior Ascaride a rejoint notre équipe, c’est lui qui conçoit finalement la couverture. Un bel écrin, inhabituel et excentrique pour un livre-univers qui ne l’est pas moins. Trop inhabituel ? Le lancement est un peu lent, les libraires sans doute désarçonnés par un « produit » hors normes le boudent un peu. Mais au fil des années, le beau livre de Sara Doke poursuit sa carrière, il vit, se vend. Et je n’en suis pas peu fier, je le reconnais.

http://www.moutons-electriques.fr/collection/bib-volta/techno-faerie

« Le Monde du vingt-cinquième siècle » par Fabrice Mundzik

http://www.moutons-electriques.fr/vingt-cinquieme-siecle

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Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois-ci, Fabrice Mundzik vous dévoile l’origine d’une envie : celle de rééditer « Le Monde du vingt-cinquième siècle » de Charles Kymrell. 

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Je suis curieux… très curieux. J’aime chercher, encore et toujours, être surpris, et découvrir des textes anciens, peu connus, voire totalement oubliés. Les Moutons électriques ont déjà publié une série de volumes, issues de mes recherches sur les frères J.-H. Rosny (La Légende des Millénaires, 3 vol.) [LIEN] et Renée Dunan (Le Roman de la Fin des Hommes) [LIEN].

Ce que j’apprécie le plus, dans la quête de textes anciens, ce sont les découvertes inopinées, les « trouvailles » involontaires, puisque, dans le cas du Monde du vingt-cinquième siècle, de Charles Kymrell, la recherche menée portait sur un tout autre sujet (Gaston de Pawlowski, pour tout vous avouer).

La phrase d’ouverture de ce roman m’a interpellé :« L’an 2400 après Jésus-Christ, la ville de Bombay, capitale de la République Hindoue, inaugurait une nouvelle salle de spectacle [un Opéra]. C’était le 1er mars, premier jour de l’année et, en même temps, du vingt-cinquième siècle de l’ère chrétienne. » J’ai, en effet, immédiatement pensé à « La Sortie de l’Opéra en l’an 2000 », d’Albert Robida, un auteur que j’apprécie énormément.

Quelques chapitres plus loin, le « Téléphoscope » — un « appareil à vision éloignée » qui évoque le « Téléphonoscope » de Robida —, fait son apparition. Dans son récit, Charles Kymrell aborde de nombreux sujets, tels que l’émancipation de la Femme, les loisirs, la santé, l’économie politique, l’alimentation, les mœurs, les transports, etc. Le Monde du vingt-cinquième siècle, publié en 1898, serait-il un plagiat de Le Vingtième Siècle (1883) et La Vie électrique (1890) ?

Absolument pas ! Il a sa propre identité, même s’il existe des similitudes, c’est indéniable : l’influence d’Albert Robida est bien prégnante. Toutefois, Kymrell ose, dans certains domaines, aller bien plus loin que son illustre prédécesseur. Les idées foisonnent, dans ce récit exceptionnel. L’auteur lâche les brides de son imagination et nous délivre un véritable feu d’artifice d’anticipations :

En l’an 2400, l’Europe est unifiée, de la France aux frontières de l’empire de Chine — les États-Collectifs sont dirigés par les quarante membres du Conseil Suprême ; la Grande-Bretagne est rattachée au continent par un pont gigantesque ; l’armée est équipée de missiles téléguidés ; les États-Collectifs ont repoussé les tentatives d’invasions chinoises, alors que l’Amérique est occupée : seuls les Canadiens résistent encore ; un vaste réseau de vidéo-caméras observe l’intérieur du territoire ; les frontières sont surveillées par des « moyens d’observation très puissants » (nos radars) ; les Européens voyagent couramment en « train-éclair », « ballon fusiforme » ou bateau sous-marin ; la femme vit de son travail, le mariage n’existe plus et l’État élève les enfants ; il existe une langue internationale : le « parler universel » ; les travailleurs utilisent des tenues renforcées (des exosquelettes) ; des badges personnalisés (similaires à nos cartes magnétiques) permettent l’ouverture automatique de certaines portes ; de gigantesques usines d’agroalimentaire nourrissent l’ensemble des habitants, l’invisibilité est une réalité, etc. Et ce ne sont là que quelques exemples !

Certaines des innovations prévues par Charles Kymrell sont devenues courantes, banales même, de nos jours ; c’est une des forces de ce roman : le lecteur n’est pas étonné de découvrir des bâtiments équipés d’ascenseurs sans machiniste, d’apprendre que les forces de l’ordre utilisent l’équivalent de nos « Taser » ou de voir un personnage utiliser une lampe de poche. Elles ne faisaient pourtant pas partie du quotidien, en 1898.

Ce roman est réellement plaisant à lire : chaque chapitre apporte son lot de surprises ; le récit est véritablement prenant et les personnages attachants. Le fil conducteur de ce récit est une intrigue amoureuse, mais elle n’est pas omniprésente. Kymrell prend le temps de développer ses personnages et de les faire évoluer au fil du récit. Ses descriptions sont précises et détaillées, sans trop s’appesantir. Les rebondissements sont nombreux et le récit tend parfois vers l’ambiance des romans d’espionnage ou d’aventures, d’où l’impression d’un renouvellement permanent, tout au long de la lecture.

Le Monde du vingt-cinquième siècle est un roman visionnaire qui est, enfin, 120 ans après sa publication en feuilleton, proposé dans un format qui lui rend justice.

À mes yeux, il mérite — n’ayons pas peur des mots ! — une place auprès des meilleures anticipations de la fin du XIXe siècle.

« Quatre volumes bourrés d’émerveillement » par André-François Ruaud

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois-ci, André-François Ruaud évoque la naissance d’un projet aussi fou qu’original : celui des « Artbooks féeriques ». 

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En cette fin d’année, les Moutons électriques publient quatre livres comme ils n’en ont jamais fait : quatre petits livres d’art, et je dois dire que les avoir devant moi, au moment où je tape ces lignes, continue à m’enchanter et me surprendre tout à la fois. Du genre « ouaah c’est nous qui avons fait ça ? ». Un projet un peu fou, un peu hors-norme, et qui a  une petite histoire…

Les projets éditoriaux n’ont pas forcément une source très simple. Dans ce cas précis, je peux cependant pointer du doigt les deux moments, les deux envies, dont ils naquirent. Tout d’abord il y avait notre grosse encyclopédie, le Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux : aussi illustré qu’il soit, et il l’est moultement, il restait encore tant et tant d’artistes à couvrir… comment le faire ? Et puis il y eut ma rencontre avec un graphiste bordelais, Philippe Poirier, qui s’avéra être collectionneur d’illustrations anciennes. Un jour que nous partions à un concert, il me confia sa passion pour l’illustrateur britannique William Heath Robinson et me suggéra de lui consacrer un beau livre. Au début, j’étais circonspect, le livre d’art ce n’était pas le domaine des Moutons, tu es sûr ? Et puis quand je lui rendis visite, ce fut moi qui fus sûr : devant l’étalage de tant de trésors, comment mon âme d’éditeur ne pouvait-elle pas palpiter d’envie ? Mais outre du William Heath Robinson à foison, l’ami graphiste possédait aussi beaucoup d’Edmund Dulac et d’Arthur Rackham. « Eh, Philippe, si on faisait non pas un, mais trois bouquins ? »

L’idée chemina, et inspiré par l’ancienne « petite collection » de chez Taschen, je décidai avec le chef de fab’ pour un petit format souple, pas trop cher à produire, mais néanmoins très esthétique. Le projet était tout de même bien fou, un peu trop pour nous à dire vrai, et un « crowdfunding » Ulule fut donc lancé, sans lequel nous n’aurions pas pu mener ce projet. Et puis, dans le cours de cette campagne de financement, l’option d’un quatrième volume fut avancée — je songeais à une monographie sur 5 ou 6 autres grands illustrateurs, mais intervint là notre amie Christine Luce, grande collectionneuse et autre fana de l’art illustratif. Son idée : prolonger le Panorama avec une sorte de mini encyclopédie de l’illustration féerique… Ce fut donc le volume Grands peintres féeriques, sur lequel elle travailla d’arrache-pied, avec toute une belle équipe de collaborateurs. Pour ma part, je m’attelai à la rédaction de trois biographies pour les trois autres volumes — gros et long travail, mine de rien —, avec en bonus une intervention de Xavier Mauméjean sur les machines de Robinson. Et puis les scans, et puis les scans, et puis les scans. Et les traitements d’images, et les mises en page… Un travail considérable, qui nous laissa pantelants, les yeux brûlants… mais heureux, au vu du résultat ! Assez fiers, même. Quatre volumes bourrés d’images splendides, de découvertes, d’émerveillement.

Pierre-Fendre, une route originale de plus (par A.-F. Ruaud)

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois-ci, André-François Ruaud vous parle de la genèse de notre sortie d’août, le génial roman de fantasy par Brice Tarvel : « Pierre-Fendre« .

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Cette année, dans le cadre de l’opération « Rentrée de la fantasy française », nous avons choisi de publier un roman non pas d’un « jeune auteur » mais bien au contraire, d’un formidable vétéran des littératures populaires. Scénariste de BD, continuateur de Bob Morane et de Harry Dickson, romancier dans diverses maisons (et en particulier deux tomes de toute beauté chez Mnémos), Brice Tarvel est quelqu’un qui, par sa célérité de plume, l’ambition de son imaginaire et son goût pour les mots, nous intéressait depuis un moment — un jour, il y a environ une année de cela, je lui ai proposé de nous écrire un roman. À quoi il a répondu que bien volontiers, mais que voulions-nous ?

Un instant pris de court, je lui ai répondu ceci : « J’ai réfléchi, et ma foi, non seulement j’aimerai vraiment bien que tu nous écrives un roman… et un roman de quoi ? De fantasy t’avais-je dit. j’irai plus loin : j’aimerai bien que quelqu’un, toi donc peut-être, nous écrive une sorte de Gormenghast à la française. Un roman de fantasy qui se lise seul, sans suites, et qui se place entièrement dans un château géant, immense… cela t’inspirerait-il? »

Et onze jours plus tard, très exactement, je recevais un premier synopsis de « Pierre-Fendre« . Ça, c’est du pro.

Brice Tarvel a pour usage de se laisser emporter par son imagination — et le résultat, sur les bases de ce synopsis, dépassa mes attentes : j’avais évoqué une sorte de Gormenghast à la française (en référence au chef-d’œuvre de Mervyn Peake), mais en lisant son manuscrit, j’ai également découvert qu’il était allé plus loin dans le genre de choses qui me plaisent… Et là, il me faut faire un aparté afin de bien vous expliquer : lorsque j’avais mené des relectures de fantasy américaine des années 80-90 (ce qui conduisit à mon choix de Lisa Goldstein comme autrice étrangère à essayer d’imposer dans notre propre catalogue), j’avais relu les deux premiers tomes de la série inachevée de James Stoddart, que j’avais autrefois adorée. Et j’avais été cruellement déçu : le sous-texte fortement réactionnaire m’avait sauté au visage (hystérie anti-communiste et amour des élites), cet auteur n’était hélas pas publiable. Et voici (fin de l’aparté) que Brice Tarvel développait dans son propre roman certains des aspects les plus attachants de l’univers de Stoddart, sans l’avoir jamais lu (assurément) et bien entendu, sans aucun des relents fachos (deux de ses persos sont même gays, d’ailleurs). Le bonheur, quoi !

Et enfin, le résultat, ce Pierre-Fendre, c’est pour moi la confirmation que j’avais vu juste : Brice Tarvel est réellement une plume taillée pour les Moutons électriques ; une route originale de plus dans un catalogue qui, finalement, se spécialise dans l’exploration hors des chemins battus. Un roman de lecture jouissive, à la langue robuste, et qui file sans rien demander à personne : une œuvre, quoi. De la littérature de l’imaginaire, ou « littérature » et « imaginaire » sont bien à égalité, et c’est ce qu’il faut.

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Pour en savoir plus : http://www.moutons-electriques.fr/pierre-fendre