Adieu l’artiste

Une pensée émue pour l’immense bédéaste Richard Peyzaret alias F’Murr, qui s’est éteint le 10 avril. Il avait eu la grande gentillesse de nous offrir un mouton original lors de nos débuts (pour une couverture de Fiction).

Opération Sabines : petit retour aux sources par Nicolas Texier

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Nicolas Texier évoque la naissance de « Opération Sabines« , et de son personnage central inoubliable, Julius Khool.

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Opération Sabines : petit retour aux sources

Puisqu’il faut que je vous parle d’Opérations Sabines, autant entrer tout de suite dans ce qui est à l’origine de ce livre. Oh, pas de visite d’arrière-cuisine, rassurez-vous ! Même si je suppose que vous ne m’en voudriez pas de vous parler de mes petits rituels d’écriture et de la manière dont je conçois une intrigue et des personnages comme ceux de Sabines, il n’y a pas (heureusement ou hélas) pas de formules magiques que je pourrais vous apprendre dans ce post de blog. Tout ça se résume en fin de compte à des détails assez banals…

Vous serez en revanche peut-être un peu intéressé de savoir ce qui fonde Opération Sabines et, plus globalement, la trilogie à laquelle il appartient, que j’appelle Monts & Merveilles…

Pour rappel, ce bouquin se déroule dans une Europe des années 1930 où la magie est (un peu) présente et effective, et met en scène deux personnages, un jeune apprenti-enchanteur prénommé Carroll et son domestique, vieux vétéran des plusieurs armées exotiques, prénommé Julius Khool (à prononcer ko-ol, comme le fard).

Je parie que vous avez déjà en tête tout un tas de couples semblables : Frodo et Sam, Holmes et Watson, Jeeves et Wooster, Phileas Fogg et Passepartout, voire Batman et Alfred, sans parler de Zorro et son fidèle serviteur… Oh, j’avoue bien volontiers qu’il s’agit d’un archétype, celui du personnage principal et de son sidekick, et je ne peux même pas me défendre en disant que c’est volontaire, que c’est une sorte d’hommage ou que c’est une façon de jouer avec les conventions du genre… Non, ça m’est tout simplement venu comme ça, quand j’ai rédigé les trois premiers chapitres, à peu près d’une traite, sans la moindre idée de ce qui allait suivre, ni la moindre intention de continuer cette histoire, à vrai dire. Et la seule différence avec ces archétypes, c’est qu’il y a un narrateur, et que c’est Julius Khool lui-même.

Et ça fait toute la différence. Parce que si j’ai continué, c’est grâce ou à cause de bon vieux Julius. C’est lui qui est à l’origine de Monts & Merveilles. Parce que tout de suite, j’ai senti chez lui un ton, une voix, un rythme, une volonté, une nostalgie, des inspirations qu’il allait chercher chez les poètes, quelque chose relevant de la lassitude et de l’espoir, tout de même, de cet ailleurs dont parle Baudelaire dans son Voyage. Croyez-moi, un auteur ne fait pas tous les jours ce genre de rencontres. Laissez de côté tous ces trucs que vous avez pu lire sur la quasi-existence de certains personnages romanesques… La « réalité » est bien plus prosaïque. Il s’agit simplement de l’un de ces moments où vos doigts sur le clavier obéissent en partie à quelqu’un d’autre, dont vous suivez la voix et dont vous endossez la personnalité en plus de la vôtre. Alors oui, de ce point de vue et d’une certaine manière, à mes yeux Julius Khool existe. J’y pense comme à un proche. Il n’a pas fini de me surprendre, depuis la première fois où, en prenant la parole, il a pris le pouvoir, et qu’il s’est affirmé comme le personnage principal du récit, malgré les obstacles du statut social (après tout, la Grande-Bretagne où vivent Carroll et lui est encore une société de castes, comme sous la reine Victoria) et bien que ce ne soit pas lui que viennent, au début du roman, chercher les agents des services secrets britanniques, mais bien son maître, ce jeune apprenti-sorcier dilettante.

Nous avons tous bien à l’esprit qu’Opération Sabines est un roman, une fiction qui n’est ni jouée sur une scène de théâtre, ni projetée sur un écran (j’en rêverais !), mais écrite. Alors quelque chose doit forcément se passer au niveau de l’écriture ! Ne serait-ce que cette prise de pouvoir dont je parlais tout à l’heure. Peut-être même que la narration des aventures qui constituent ce premier volume deviendra un enjeu pour Julius Khool ? Ça n’est pas encore très clair, parce que Julius est comme nous tous : il ne sait pas ni clairement ni toujours quelle est sa place dans le monde, quelle est la bonne chose à faire, ni quelle voie il doit choisir pour réussir ce qu’il lui reste de ses années avant la vieillesse… Et puis tous ces trucs sur l’écriture ne sont pas au cœur de Monts & Merveilles. C’est d’abord le récit de leurs aventures, tout d’abord parce que Julius est quelqu’un d’énergique, très peu porté à l’introspection, et parce qu’ils se font recruter par les services secrets, pas par un cercle de romanciers d’avant-garde.

Mais imaginez un instant qu’Homère ait participé à la guerre de Troie… Est-ce que ça n’aurait pas un peu changer l’Iliade ? Loin de moi évidemment l’idée de comparer mon petit livre au récit du siège d’Ilion par les Grecs. Si j’utilise cette métaphore, c’est juste pour faire passer l’idée que, même si Opérations Sabines et les deux volumes qui devraient suivre agissent dans un genre à mi-chemin entre le roman d’espionnage, le roman fantastique et le roman d’aventure (sans oublier une pincée de polar !), Opération Sabines est aussi, un peu, un texte sur la poésie et la littérature. C’est cela, ajouté à mon goût pour les personnages hauts-en-couleurs et les intrigues bien prises, qui fonde, aussi, Monts & Merveilles : le Melville de Bartleby et de Moby Dick, l’Ulysse de Joyce, le Hermann Hess de L’enfance d’un magicien ou de Narcisse et Goldmund, le Tournier du Roi des Aulnes, le Dunsany de La fille du roi des elfes, le Conrad de Lord Jim, de Nostromo ou de Au cœur des ténèbres, sans oublier les grands noms de ces littérature de genres, de Hammett à Tolkien – sans parler de Keats, Shakespeare ou Lamartine. J’ai conscience que ça peut paraître un peu prétentieux, de citer de si grands auteurs. Tout ça pour un malheureux bouquin de fantasy ? Eh bien c’est justement ça, pour moi, l’enjeu – le rêve d’une « littérature d’action », qui déroule un vrai récit d’aventures dans une langue juste un peu ambitieuse. De Melville à Baudelaire, ces références flottaient depuis longtemps dans mon esprit, et même si vous ne percevrez rien à la lecture, elles sont devenues, en moi, la voix de Julius Khool…

Nicolas Texier

Avril 2018

En ce beau mois d’avril, nous nous découvrons non pas d’un fil, mais de toute une nouvelle collection !

L’esprit de ces Saisons de l’étrange, c’est du roman court, lisible au premier degré, d’aventures policières. Chaque roman propose un héros ou une équipe, chacun se lit de manière totalement indépendante, et le tout se veut proche des comics : rapide, fun, entre étrange et polar, inspiré par la culture des mauvais genres — lovecraftien pour le Guillemot, fantasy urbaine pour le Wagner, uchronie pour le Koulikov, steampunk pour le Peneaud — mais toujours de manière légère, ludique, et il y a chaque fois à l’intérieur quelques illustrations ou décorations, par exemple des fausses publicités liées à ces univers de fiction.

L’on commence donc avec François Peneaud, scénariste et traducteur de BD, qui lance les aventures de Gabriel Dacié par Les Compagnons de Roland. Super-science et manipulation d’une étrange énergie font bon ménage dans cette aventure jubilatoire, dans laquelle la cathédrale de Chartres renferme un secret millénaire et où le silence des écrevisses est assourdissant. Esthétique steampunk, Iron Man français et énergie « pulp » pour une aventure enlevée ! [Version numérique disponible]

Le Nombril du monde est un court roman de Roland C. Wagner datant de 1997, passé inaperçu à l’époque (son petit éditeur avait fait faillite très vite). L’auteur s’y trouve pourtant en plein dans sa meilleure veine, à savoir la même inspiration que ses fameux « Futurs Mystères de Paris » (sa série chez L’Atalante) ou que « La Saison de la sorcière » : du polar de l’étrange, avec des personnages extrêmement attachants, des intrigues astucieuses et des décors de banlieue parisienne qui sont vécus (les cendres de l’auteur ont d’ailleurs été dispersées au pied du menhir, qui existe réellement). Sauf que si les « Futurs Mystères de Paris » sont du polar sur fond de SF, ici l’auteur avait fait une incursion dans le surnaturel. Druides et rockeurs contre les forces du Mal ! [Version numérique disponible]

Dans Mémoires d’un détective à vapeur, par Olav Koulikov, fictions et documents se mêlent, autour de la figure de Jan Marcus Bodichiev, détective privé et spécialiste en sécurité informatique. Les enquêtes elles-mêmes se lisent au premier degré polar, tandis que le tout forme un portrait par petites touches de ce monde où un empire anglo-russe a imposé une longue paix, où Londres célèbre le culte de Bouddha et où la France est un pays de type communiste. L’état d’esprit de ce roman est une sorte de Simenon décalé, comme du Maigret situé dans une uchronie avec liane extraterrestre, tueur robot et bandits génétiquement modifiés… [Version numérique disponible]

Enfin, paru le mois dernier, 115° vers l’épouvante de Lazare Guillemot mêle polar, fantastique et humour. Un nouvel auteur d’une verve jubilatoire, pour un court récit d’aventures, lisible au premier degré, léger, inventif, rapide, mais où l’auteur fait se croiser des personnages fameux de la littérature populaire, sous le quadruple patronage de G. K. Chesterton (le Père Brown), J.-H. Rosny aîné (les aventuriers Ironcastle), de H. P. Lovecraft (le surgissement de Cthulhu et autres monstres de sa mythologie horrifique)… et de Clark Ashton Smith (dont provient la menace !). [Version numérique disponible ; tirage de tête disponible]