« Le Camphrier est une dystopie douce » par Nicolas Labarre

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Cette fois, c’est Nicolas Labarre qui évoque son roman dystopique « Le Camphrier dans la ville flottante« .

Le point de départ du livre, c’est une crise de l’information, l’apparition d’une intolérance subite, qui limite drastiquement la capacité de l’humanité à utiliser ses écrans, ses livres et l’ensemble des sources de son savoir et de sa culture. Dans le même temps le climat et l’économie périclitent, mais tout cela reste à l’arrière-plan. La crise de l’information a grippé la mécanique du monde, ce beau « système du monde » tel qu’on l’imaginait déjà au xviiie siècle, mais sans provoquer de catastrophe brutale, plutôt une usure lente et inexorable. J’avais été frappé il y a quelques années par un passage dans l’aéroport de Détroit, un lieu abominable entièrement fait de couloirs, de moquettes grasses et d’odeurs artificielles, qui sert pourtant de plaque tournante au trafic aérien aux États-Unis. On y reste peu, et les gens qui y transitent font beaucoup d’efforts pour ne rien remarquer, en attendant seulement de pouvoir reprendre le prochain vol. J’ai voulu garder cette idée qu’un effondrement assez lent n’oblige pas à renoncer aux habitudes prises dans des périodes plus prospères, qu’il est possible de traverser un lieu en plein déclin sans chercher à s’y adapter, sans même le regarder vraiment. Mes personnages ont peu d’envie de barbarie ou de décadence, ils aspirent seulement à faire leur travail, à poursuivre l’élan du xxe siècle avant d’être obligés de faire face à l’ampleur du changement. Évidemment, ça ne va pas se passer tout à fait de cette manière.

Le livre parle beaucoup de cinéma…

Le cinéma, c’est l’art du xxe siècle, justement, et un des symboles de la mondialisation, culturelle autant que diplomatique. Dans le livre, la diplomatie d’Hollywood a fini par se confondre avec celle des États-Unis, un peu comme elle a pu le faire pendant la guerre froide, durant laquelle le syndicat des producteurs américains coordonnait toutes ses actions d’ampleurs avec le ministère des Affaires étrangères. J’ai une passion un peu fétichiste à la fois pour le cinéma et pour la façon dont un auteur comme Ballard parle des images, et j’étais très heureux de pouvoir créer une filmographique imaginaire pour mes personnages, dont je parle peu mais qui existe de façon très détaillée dans mon imagination. M’appuyer sur une œuvre fantasmée était aussi une bonne façon d’éviter de tomber dans le piège de la citation à outrance, du clin d’œil. Les personnages du roman aiment sincèrement le cinéma, mais je voulais que le cinéma dont ils parlent soit aussi étrange, aussi fragmenté et usé que le monde dans lequel ils évoluent.

Pourquoi la ville flottante ?

La ville flottante du titre est empruntée à Jules Verne, c’est le titre d’un court roman un peu obscur qui raconte une traversée de l’Atlantique, avec toute la fascination que pouvait exercer un navire de croisière moderne à la fin du xixe siècle. J’avais envie de reprendre ce sens du merveilleux, de le soumettre à l’usure du temps, sans renoncer tout à fait à l’idée d’un lieu titanesque, à une échelle surhumaine. J’ai aussi beaucoup pensé à une bande dessinée de Christophe Blain, Le Réducteur de vitesse, dont la couverture montre un flamboyant transatlantique vert, que l’intrigue parcourt dans tous les sens et qui ne cesse pourtant pas d’être labyrinthique. Il me semblait qu’il y avait là un lieu idéal pour une science-fiction du déclin : un symbole de la puissance de révolution industrielle et de la mondialisation du xixe siècle, transformé en un espace infini et claustrophobe, poursuivant son chemin quand tout ralentit autour de lui.

Nicolas Labarre

Le caractère uchronique

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre… Olav Koulikov nous explique dans quel univers se déroulent ses Mémoires d’un détective à vapeur.

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  • Le caractère uchronique est établi par le fait que l’Angleterre, comme une majeure partie de l’Europe, est partie intégrante de l’Empire de Toutes les Russies. En effet, fin 1825 lorsque le Tsar Alexandre 1er mourut à Taganrog, après avoir déclaré à maintes reprises sa décision d’abdiquer (faits historiques), ce n’est pas son frère cadet Nicolas qui devint son successeur, mais bien le Grand-duc Constantin (qui dans notre réalité a renoncé au trône). Constantin 1er devint donc Tsar le 14 décembre 1825. Et en 1837, il épousa la jeune héritière du trône britannique, Victoria (en lieu et place d’Albert de Saxe-Cobourg, l’héritier de la toute nouvelle monarchie belge, dans notre histoire).
  • Lorsque le Tsar Constantin se maria avec Victoria, il venait déjà d’épouser la foi bouddhiste, tendance « grand véhicule ». Passionnée de spiritisme et de mysticisme, la jeune souveraine britannique suivit avec enthousiasme son époux dans cette voie. Les calendriers romains et orthodoxes furent abandonnés au profit d’un nouveau mode de datation, mis au point par les savants de Constantin d’après des calculs basés sur la naissance de Siddharta Gautama (Bouddha). Résultat des courses : alors que la France marxiste-engelsiste considère qu’on est toujours dans les années 1990, l’Empire de Toutes les Russies, celui sur lequel le soleil ne se couche réellement jamais, fête en grande pompe l’avènement de l’An 3000 : ainsi, une statue du Bouddha Amida est érigée sur l’Isle aux Chiens, « d’une taille rivalisant avec celle de la Statue de la Liberté de Saint-Pétersbourg ou de la Tour de l’Étoile Rouge de Paris. »
  • Le monde n’a connu aucun des trois grands conflits mondiaux – 1870, 1914 et 1945 ! Non plus, bien sûr, que la Révolution russe de 1917. Pacifiée, l’Europe est presque entièrement sous le joug russe — l’Allemagne n’a jamais été unifiée, la Finlande n’a jamais été indépendante (on évoque d’ailleurs des « terroristes finnois »). En revanche, plusieurs conflits sino-russes ont embrasé l’Extrême-Orient (provoquant notamment un afflux de réfugiés de Hong Kong à Londres). Le servage a été aboli dans toute la Russie en 1837, année du mariage de Constantin avec Victoria (contre 1861 dans la vraie histoire). Le sud de l’Europe est encore indépendant, notamment la France (l’U.R.S.F.) et l’Italie qui sont devenues des puissances communistes (« solidaristes ») après avoir fait leur Révolution en 1848. La France n’échappe pas pour autant à l’influence russe : l’un de ses artistes officiels, en 1995, est toujours Erté — peintre, décorateur et dessinateur né à Saint-Pétersbourg en 1892, de son vrai nom Romain de Tirtoff (une star de l’Art déco, dans notre vrai monde). Et l’architecture française récente a été dominée par « l’École de Saint-Pétersbourg », un groupe de jeunes étudiants et professeurs de la Akademija Hudizestv (Académie des beaux-arts) ayant rejoint la France révolutionnaire vers 1925 (Iakov Tchernikov, Leonti Benoit, etc.). En 1995, le président français (ou plutôt, le « Premier secrétaire du Parti communiste de l’Union des Républiques Solidaires Françaises ») est le vieux Pierre Mendès France, qui œuvre pour la détente des relations franco-impériales.
  • Un prétendu « gouvernement français en exil » existe, réfugié à Londres, mais il est insignifiant et sur le déclin (sous la direction d’un certain Valéry Giscard d’Estaing). N’ayant jamais connu l’influence américaine de l’après-Seconde Guerre mondiale, notamment, la France encore très rurale et traditionnelle accuse un net retard technologique par rapport à l’Empire anglo-russe.
  • Un aspect steampunk est donné par une technologie décalée, en retard par rapport à nous sur certains points, en avance sur d’autres — pas les mêmes progrès dans un monde si différent. Ainsi les rues de Londres (en fait London Metropol Area) sont-elles souvent emplies de la vapeur issue tant des véhicules que des usines. On voyage volontiers en dirigeable, plutôt qu’en aéroplane. Mais en revanche, des barrières Bonnetier-Henriet protègent les domaines réservés aux plus riches, sous la surveillance de la Régulation — qui manipule la météo sur ces propriétés privilégiées. Les usines Zeppelin fabriquent des robots. Autogyres dans le ciel, taxis à alcool dans les rues, on nomme encore les photos des daguerréotypes…

Juin 2018

Le temps file, file, au point qu’il nous semble devoir écrire cet éditorial tous les quatre matins… Eh bien donc, juin déjà, et toujours de belles nouveautés…

Et de temps qui file, il en est question dans Le Camphrier dans la ville flottante de Nicolas Labarre, roman qui fut écrit au long de pas mal d’années et au sein duquel l’information est en crise : dans cette dystopie douce-amère, la société ne peut plus aller aussi vite qu’avant, et pourtant, les crises se succèdent, le monde est usé… Un roman d’une vraie force, quelque part entre le Transperceneige et Black Mirror.

Un autre temps : c’est celui d’où provient le très étonnant et terriblement drôle Ann Radcliffe contre les vampires de Paul Féval, coédité avec nos partenaires des « Saisons de l’étrange », un roman datant de 1867 qui pourtant n’a pas pris une ride tant il était pionnier pour son temps. Ann Radcliffe, l’égérie du roman gothique, qui monte à l’assaut du péril vampirique, voilà qui n’est ni triste ni banal !

Temps d’antan encore : dans la tradition de nos tirages de luxe ultra limités, nous avons travaillé d’arrache-pied sur la récupération et la restauration de tous les textes formant la série policière de Toto Fouinard par Jules Lermina. Redécouvrez le plus grand détective parisien, subtil, révolté, perspicace, qui sait faire jouer les poings comme les petites cellules grises. Un bijou injustement méconnu du roman policier, une pièce maîtresse du genre datant de 1908-1909, qu’il était plus que temps d’exhumer.

Très attendu : il est arrivé, eh oui, enfin, c’est le temps du troisième volume de la grande saga de Stefan Platteau, les « Sentiers des Astres » : Meijo ! Le souffle magistral et les surgissements mythiques d’une très grande série, d’une voix majeure de la fantasy francophone — une nouvelle pierre à cet édifice remarquable, celui érigé par un auteur belge qui s’inscrit déjà parmi les meilleures ventes de l’imaginaire.

Et puis allez, c’est le temps du champagne : nous venons d’obtenir deux prix Imaginales, oui, deux ! Bravo à Lisa Goldstein, pour Sombres cités souterraines (roman étranger, trad. P. Marcel) et à Tout au milieu du monde de Melchior Ascaride, Julien Bétan & Mathieu Rivero (prix spécial) !