Enfant du Chaos, par Mireille Meyer

Nous vous livrons régulièrement des « mots de l’éditeur » sur nos nouveautés, juste un petit texte à chaque fois afin de vous expliquer, de manière très personnelle, comme en confidence, l’origine d’un livre…

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C’est toujours une expérience particulière de travailler avec un auteur sur son manuscrit mais quand cela évolue en un véritable échange devenant peu à peu amical, c’est vraiment agréable et quand le style et l’histoire vous plaisent alors cela devient un grand plaisir. Ce fut le cas quand j’ai travaillé avec Éva Simonin sur son manuscrit. Le tutoiement fut immédiat puis entre deux propositions et contre propositions, nous en sommes venus à parler de nos chats : le mien Tybert le chartreux et le presque chartreux Issun, le chat d’Éva, du nom d’un personnage d’un conte traditionnel japonais. En effet Éva aime le Japon dont qu’elle connaît la culture, « sans être pour autant une experte » dit-elle. Notre collaboration fut d’ailleurs interrompue par un voyage d’une dizaine de jours qu’elle fit dans ce pays. Et pour être tout a fait honnête, elle fut aussi interrompu par un voyage en Auvergne (c’est moins exotique) que je fis également pendant cette période. Nous nous tenions donc informées de nos pérégrinations, de certaines activités de nos week end comme ce salon du livre : Grisimaginaire, prés de Grenoble : région où elle habite. La relation dépassait le simple travail collectif sur le texte.

Bien sur il y eu des discussions entre nous. Mais ce fut une véritable dialogue dans lequel chacune fut attentive au propositions ou objections de l’autre. Je crois que cela peut se deviner dans le résultat. Écrit dans un style sobre, Enfant du chaos est une histoire pleine de rebondissements mais pas seulement. Elle est aussi l’histoire d’un combat que l’héroïne ; Agnele, livre pour sauver sa part humaine. Et son chemin sera long et plein d’embûches.

Mireille Meyer

Entretien avec Christine Luce (« Les Papillons géomètres »)

Papillons

Cette semaine, nous vous proposons un entretien passionnant avec Christine Luce, dont le livre Les Papillons Géomètres vient tout juste d’envahir toutes les (bonnes) librairies. Les Papillons géomètres est un véritable coup de cœur éditorial pour les Moutons électriques, avec déjà trois couvertures et trois formats différents (dont deux tirages de luxe !).

Parle-nous un peu de ce livre, son histoire, ses fantômes ?

Papillon géomètre est le nom que l’on donne au papillon de nuit dont le parcours dans la nuit paraît toujours erratique quand une lampe est allumée dans le jardin. Il croise et entrecroise les autres papillons au hasard, mais il se rapproche de la lumière et cherche le moyen de se poser au plus près de l’ampoule, et il s’y brûle. Pourtant, s’il ne meurt pas carbonisé, le même qui aura poudré l’endroit de son atterrissage recommencera, encore et encore. Mes fantômes, ceux du roman et les miens, partagent cette obstination d’atteindre la lumière et ce qu’elle est censée leur apprendre, avec en prime leur esprit nourri de sciences et d’émotions humaines, qu’ils aient de la chair ou non autour de cet esprit.

Je ne sais pas comment parler de mon roman, l’appréciation des lecteurs qui auront bien voulu l’ouvrir et le lire sera meilleure que la mienne. C’est une histoire, une aventure, et dans le fond, elle raconte ce qui nous préoccupe en général, la vie, la mort, l’amour. À ma grande joie, toute l’équipe des Moutons électriques l’a aimée et l’a magnifiquement mise en pages, sous des couvertures somptueuses, avant de lui réserver un lancement inimaginable, même dans mes rêves les plus fous.

Il ne s’agit pas de ton premier roman et certainement pas de ton premier écrit, peux-tu nous retracer ton passé ?

Disons que mon passé existe en même temps que moi et s’éteindra avec moi. En somme, il est bien vivant aujourd’hui… je vois bien que ma réponse commence de travers, une de mes spécialités. Passons sur mon passé, et résumons le principal : j’ai toujours lu, ou plutôt, je ne me rappelle pas l’apprentissage de la lecture, pas plus que d’avoir étudié la marche ou la parole. J’écris depuis presque aussi longtemps, avant d’entrer à l’école, laquelle ne m’a pas enchantée bien qu’elle m’ait appris à compter. Le hasard de cette précocité explique probablement pourquoi lire et écrire est indissociable de mon quotidien, au même titre que parler ou marcher. Et ces deux compétences demeurent indispensables à mon bien-être parce qu’au-delà de la maîtrise du savoir, j’ai toujours aimé les mots et les inventions qu’ils permettent.

Et tu as commencé par écrire un nombre considérable d’essais et d’articles ?

Alors, oui, j’ai rédigé beaucoup trop de textes pour en tenir le compte exact (malgré ma formation scolaire au calcul). Ils ont parfois été publiés dans des revues marginales, comme mes chroniques de jeux vidéo au temps épique de Dungeon Master ou quelques critiques de romans que je recevais en SP (service de presse) par je ne sais quelle acrobatie éditoriale. S’ils ne dorment pas dans mes cahiers et fichiers, la plupart sont disséminés à l’intérieur d’obscurs opuscules en papier, ou enterrés dans les entrailles du Minitel et, plus récemment, numérisés un peu partout sur le réseau Internet. Ils touchent aux domaines culturels apparus en France au cours des années 1980-1990, jeux de rôle, animés japonais, séries télévisées, je crois même qu’un scénario de « murder party » est hébergé quelque part !

À vrai dire, chaque intérêt passionné me conduit à en parler, par écrit. Quoi de plus naturel que l’essentiel de ma production ait été consacré aux livres, mes compagnons depuis l’enfance, à ceux qui les écrivaient, mais aussi à ceux qui entouraient de leurs soins les publications, éditeurs, illustrateurs, imprimeurs, etc. Je ne possède cependant pas tout à fait l’esprit encyclopédique qui étudie, avec l’œil analytique, les propriétés du texte sous la loupe. Celles-ci me sont connues et me servent de support pour élaborer mes articles avec le sérieux requis par la réalité, mais à l’éclairage de ma relation de lectrice pourvue d’émotions toutes personnelles, avec une subjectivité honnête et déclarée. Mon approche plaisait aux éditions des Moutons électriques qui ont accueilli mes premières publications professionnelles.

Puis tu as écrit « Charlotte Caillou », chez le Carnoplaste, et tu as également dirigé une fabuleuse anthologie « Bestiaire humain ». Comment as-tu changé de cap pour écrire de la fiction après l’avoir étudiée ?

Je suppose que cette manière subjective d’écrire a préparé le terrain que j’explore seulement depuis quatre ans. J’y avais renoncé pour cause de surpopulation depuis des siècles : soyez bibliographe et vous découvrirez combien d’auteurs ont été oubliés, qui avaient pourtant écrit avec sincérité, talent et acharnement. Aucune prétention intime ne réussissait à me faire croire que je pouvais faire aussi bien qu’eux. Pour quelle raison ajouter les miennes à ces milliards de pages imprimées ?

Mais dans mon plan de vie, j’avais omis quelques détails : j’aime jouer avec les mots, je dois créer pour satisfaire mes élans. C’est un ami qui m’a remise dans le chemin de traviole que j’ai failli manquer : Les papillons géomètres est bien mon premier roman. Mon ami André-François Ruaud — car c’est lui qui est à l’origine du nouveau sentier —, par hasard encore quand je lui ai mis sous le nez un commencement d’histoire que je bricolais dans mon coin, a bouleversé mon paysage. Je ne sais plus pourquoi je le lui ai montré, une aberration de ma part, et une chance. Son nez, qu’il a particulièrement sensitif quand il est question d’édition, lui a soufflé de me pousser à écrire un roman. Je suis passée à l’acte, et comme je suis compliquée, j’ai voulu parcourir une véritable carrière « d’écrivante ».

Voilà pourquoi j’ai appris, au cours de ces quatre dernières années, avec autant d’ardeur que j’avais de retard, à écrire de la fiction. Et puisque les nouvelles sont à mes yeux le plus bel exercice de l’écrivain, j’ai commencé par elles avec Bestiaire humain, qui a remporté un joli succès d’estime. Ce merveilleux cadeau m’a été offert par Fabrice Mundzik, une utopie littéraire qui a réuni, à la plume ou au crayon, vingt personnes que j’aime pour leur esprit frondeur et l’attention qu’elles accordent au pouvoir des mots. Chacune d’elles occupe une place inexpugnable dans mon cœur pour l’avoir emballé au galop. À la même époque, Patrice Lajoye a voulu ma toute première nouvelle pour son anthologie, Avenirs radieux, et m’a tellement encouragée après la lecture de ce seul récit que je suis toujours émue de sa confiance. Puis il y a eu Robert Darvel et sa proposition insensée, la commande d’un court roman pour la nouvelle collection jeunesse qu’il voulait lancer chez lui, au Carnoplaste ; Charlotte Caillou a vu le jour.

Maintenant que « Les Papillons géomètres » s’est envolé vers les librairies et son public, quelles aventures littéraires comptes-tu mener ?

Aventure est le mot idéal pour mes histoires d’histoires ! Je continue mes voyages avec l’équipage de ces quatre années et embarque dans un autre long cours, Redux, un portail que j’ai créé avec deux amis, Leo Dhayer et Frédéric Serva. Il héberge les blogs d’une communauté d’auteurs, poètes, traducteurs, éditeurs, bibliographes, tous animés par la même passion pour les livres et les littérateurs oubliés. Le territoire est ouvert à de nombreuses explorations, car « Tout reste à dire » pour citer un de mes auteurs favoris, Marcel Mariën.

 

Février 2017

Par ces températures terriblement froides, quoi de meilleur que de se pelotonner au chaud pour une bonne lecture ? Et de la lecture, nous avons pour vous…

À commencer par un roman qui nous semble un apport de toute beauté à notre catalogue : Les Papillons géomètres de Christine Luce. Une fantasy spirite, captivante comme un polar, au style superbe et à l’imaginaire digne d’un Neil Gaiman. Fantômes et vivants existent dans des univers parallèles, et quelques-uns parviennent enfin à communiquer… C’est captivant, d’une atmosphère puissante et d’un charme unique. Une fantasy urbaine de la plus belle eau, comme on en trouve peu.

Nous avons publié le mois dernier un « tirage de tête » du roman de Christine Luce, et cela nous a donné une idée : rendre un petit hommage à Ayerdhal, ce grand auteur trop tôt disparu, dont nous avons la chance d’avoir publié deux courts romans en Hélios. Pour célébrer Ayerdhal, nous avons donc décidé d’offrir un joli écrin à ces deux romans : Deux futurs proches, reliure de luxe, cartonnée sous jaquette, avec en prime une introduction par sa compagne Sara Doke et un article aussi excellent qu’oublié, de 2007. De quoi dire « merci » à cette grande plume qui nous manque tant.

Du côté du label jeunesse Naos, nous sortons notre deuxième titre « jeune adulte » : Enfant du Chaos d’Éva Simonin, une nouvelle autrice, qui ouvre les portes d’un univers baroque et original, mêlant superbement sense of wonder et magie ! Depuis la mort du dieu de l’Équilibre, le chaos grandit. Que pourront les Veilleurs ?

En cette nouvelle année, nous avons décidé de redoubler d’efforts en matière de livres numériques : au fil des mois nous allons ainsi rééditer la plupart des titres de notre Bibliothèque des miroirs (essais sur la culture geek), proposer des romans peu connus et, de plus, lancer la nouvelle collection Petite Bibliothèque rouge. De la même manière que nous avons brossé dans la Bibliothèque rouge les biographies de personnages fictifs tels que Sherlock Holmes, James Bond, Hercule Poirot, Arsène Lupin, Fantômas ou Maigret, nous avons également publié des nouvelles en hommage à ce véritable panthéon de détectives et d’aventuriers. Dix nouvelles sont ainsi déjà disponibles à tout petit prix.

Entretien avec André-François Ruaud, directeur des Moutons électriques

Entretien avec André-François Ruaud

par Vivian Amalric

Dans la formation de votre goût, les littératures de genre ont toujours été importantes ? Laquelle vous a tout d’abord séduit ?

On peut le dire ainsi, c’est vrai : pour moi la notion de « littératures de genre » a finalement toujours été centrale, il me semble que j’ai toujours plus ou moins réfléchi en termes de « niche », de « genre », ça a commencé par la « Bibliothèque rose » — le Club des 5, par exemple, et l’insurpassable Fantômette. De nos jours on dirait que c’est du polar. Idem ensuite avec la « Bibliothèque verte », bien entendu, puis les Sherlock Holmes, les Arsène Lupin, les Fantômas, tout Agatha Christie lu d’une traite lors d’une crise de foie chez mon grand-père maternel… Donc, le roman policier, au départ. J’étais môme dans les années 60-70 et forcément, à cette époque la littérature de genre c’était essentiellement le roman à énigme, la science-fiction n’était encore guère visible (je l’ai découverte lors de séquences télé présentées par Jacques Sadoul, « Gens de la Terre, bonjour ! » disait-il d’une voix nasillarde), la fantasy tout simplement inconnue… Ces genres existaient, mais ils n’étaient pas très identifiés, pas bien désignés. Mon étape suivante fut donc la science-fiction, avec les découvertes successives de certains « Signe de Piste » d’anticipation, puis Grenier, Pelot, Léourier, William Camus… En même temps que Bob Morane et Doc Savage, les premiers J’ai Lu de science-fiction et le Fleuve Noir « Anticipation » (j’ai conservé mon premier : Les Zwüls de Réhan par Gabriel Jan, ah ah ce titre ! Ça date de 1975)… Une fois plongé dans la SF, je n’en suis plus jamais réellement ressorti. C’est devenu une passion — pas la seule, la littérature en général me fascine, me passionne, mais au sein de tous ces livres la science-fiction domina longtemps mon paysage mental.

Alors, comment est né votre goût pour la fantasy ?

Plus tardivement, c’est forcé, puisque le genre n’a émergé qu’au début des années 1980. Adolescent j’avais lu et relu et relu, sept fois, le Seigneur des Anneaux, et j’avais soif de lire d’autres œuvres un peu du même acabit… mais où en trouver ? Je trouvais vraiment étonnant qu’il n’y ait rien qui sorte en France, presque pas de nouvelles de fantasy dans les pages du mensuel Fiction, alors que celui-ci était censé être l’édition française d’une revue américaine intitulée Fantasy & Science Fiction… En fait, il y avait une censure de la part des directeurs de collection de l’époque, tous fans purs et durs de science-fiction et adversaires de la fantasy, il y avait une étrange idéologie anti-fantasy dans le milieu SF français. Alors du coup, je me suis mis à lire en anglais : pas le choix ! Des amis m’avaient déjà persuadé qu’il fallait que je me mette à l’anglais, eux se dirigeaient plutôt vers la littérature d’horreur, pour ma part c’est dans la fantasy que j’ai foncé de manière assez avide, j’avais dévoré toute la science-fiction et soudain un nouveau champ s’ouvrait à ma curiosité.

Quel âge ont maintenant les Moutons électriques ?

Douze ans.

Et quelle fut l’impulsion de départ, pour la création d’une telle maison d’édition ?

Question complexe, mais pour faire simple, disons : la science-fiction ou, comme on aime à les qualifier maintenant, les « littératures de l’imaginaire ». Je suis depuis toujours un grand amateur de SF et de fantasy, le co-fondateur principal, le directeur littéraire Patrice Duvic, était un pilier de cette culture-là en France, et la plupart des associés qui nous rejoignirent pour constituer le capital de la maison l’étaient également. Il n’y avait donc pas d’ambiguïté : notre credo, notre créneau, ce serait principalement les littératures de l’imaginaire.

Ah, mais pourtant dès le départ vous avez lancé une collection policière, pourtant ?

J’ai bien dit que la question était complexe : oui, bien sûr, le polar était une autre littérature qui nous attirait, et avec Xavier Mauméjean nous avions un projet de collection originale, la « Bibliothèque rouge ». Bien nous a pris de la lancer : c’est elle qui fit vivre les Moutons durant les premières années, c’est très paradoxal mais c’est ainsi, les Moutons électriques construisirent tout d’abord leur (petite) renommée sur la base d’une collection qui était surtout présente dans les rayons polar.

Mais pourquoi avoir créé une maison d’édition, n’y en avait-il pas déjà assez comme ça ? Pourquoi n’avoir pas été travailler dans une grosse maison parisienne, par exemple ?

Deux raisons très simples à cela : primo, j’avais grandement envie de devenir mon propre patron, j’en avais plus qu’assez des médiocres que j’avais eus sur le dos durant trop d’années en tant que libraire de BD, tous ces illettrés qui vendaient de la BD comme ils auraient vendu des chaussettes, je n’en pouvais plus de tant d’arrogante bêtise. Secundo, il fut question que je « monte » à Paris, oui ; en fait on m’avait proposé la direction du Fleuve Noir… juste avant que cette maison ne soit démantelée ! Je l’ai échappé belle. Puis j’avais essayé de fonder deux collections dans un petit groupe, l’une de polar, l’autre de fantasy, les travaux ont été assez loin… et jamais rien ne s’est fait, la patronne du groupe ne prenait jamais de décisions, ses deux directeurs ont démissionné, tout s’est arrêté. J’en ai eu assez de tous ces rendez-vous sans issue, il me fallait avancer et prendre mon indépendance.

Alors, douze ans plus tard, quelle impulsion maintenant ?

Je dirai : plus que jamais les littératures de l’imaginaire. Beaucoup de choses ont changé dans le paysage éditorial, beaucoup de choses ont évolué aussi dans la manière dont je considère mon travail. Par exemple, j’aime affirmer que je suis un « éditeur », par opposition à pas mal d’autres qui ne sont que des « publieurs ». Je ne suis pas le seul ni le premier à faire ce distinguo, dois-je préciser : un soir que je discutais avec lui, le boss des éditions Cornélius, Jean-Louis Gauthey, s’étonna de m’entendre en faire usage, car lui-même avait consacré un article d’une de ses revues à cette différence cruciale entre « éditeur » et « publieur ». Pour revenir à l’impulsion, je n’ai bien entendu rien perdu de mon goût pour le roman policier, mais le marché français n’en veut plus, hélas — je parle bien du roman policier, hein ? Pas du roman noir, qui justement constitue l’exclusive idéologie acceptée dans les librairies français. Moi ce que je préfère, c’est pourtant le bon vieux roman à énigme, les enquêtes, et bien qu’il existe un véritable revival dans les pays anglo-saxons pour le polar « Golden Age », ici c’est une branche tristement boudée de la littérature policière. Alors tant pis, après pas mal d’essais en la matière je laisse tomber ; même notre « Bibliothèque rouge » ne marchait plus suffisamment. Et comme dans le même temps, le marché des essais s’étrécissait comme peau de chagrin, les circonstances nous ont conduits à repenser notre approche, à nous concentrer essentiellement sur le roman d’imaginaire. Je dis « nous » car je ne suis plus seul : mon co-directeur littéraire, Julien Bétan, et mon assistant éditorial, Mérédith Debaque, participent pleinement à la définition du boulot des Moutons électriques, et d’autres encore me conseillent, dirigent ponctuellement des ouvrages, c’est important ; j’appelle ces conseillers mes « éminences grises ».

Vous publiez des romans depuis le début, pourtant ?

Oui, mais au début, ça ne marchait pas trop, chez nous : il a fallu la sortie consécutive du Tancrède de Bellagamba, du Faiseur d’histoire de Fry et, surtout, des premiers Jean-Philippe Jaworski, Janua Vera et Gagner la guerre, pour que les Moutons électriques « percent » sur le marché du roman. La route fut assez longue, en fait. Nous avons bâti lentement, patiemment, une collection : la « Bibliothèque voltaïque ». Et aujourd’hui, je crois que nous arrivons enfin à un beau résultat ; à quelque chose qui semble de mieux en mieux reconnu, en tout cas.

Le résultat d’un long travail, donc ?

Absolument. Mais… pas seulement, à mon avis : c’est (aussi) ça qui est assez formidable. D’un côté, il y a eu de notre part une véritable recherche de ce que nous voulions, un apprentissage du niveau correct des manuscrits que nous devions accepter, de la manière dont les retravailler avec les auteurs, un affinage de notre exigence, une découverte progressive de ce qui finalement devait faire notre identité littéraire… Et c’est passé, bien sûr, par une concentration sur la création francophone. Des plumes comme Jean-Philippe Jaworski, Cédric Ferrand, Estelle Faye, Stefan Platteau… ont commencé à vraiment se dégager, à se faire remarquer… Et puis maintenant, j’ai l’impression que nous parvenons réellement à nos fins, à la construction d’un très beau mouvement de littérature de l’imaginaire francophone, avec des auteurs qui n’ont rien à envier aux Anglo-saxons. Au contraire, je pense que désormais on peut comparer favorablement la mouvance francophone et la mouvance anglo-saxonne. Il y a encore quelques années, il aurait été outrecuidant de prétendre ça. Mais, et c’est pourquoi je tenais à dire « pas seulement », tout notre travail s’inscrit dans un contexte plus large : celui de l’émergence d’une génération d’auteurs décomplexés d’écrire de l’imaginaire. Enfin, le terme de « génération » n’est sans doute pas le bon, car les auteurs qui débutent en ce moment ont des âges très variés. Mais il est impossible d’utiliser le terme « école », ce serait nier l’individualité, les parcours très distincts de tous ces auteurs. Alors que c’est justement ça, qui est très fort : de nos jours on accède vraiment à une littérature de l’imaginaire très mature, très aboutie, avec des voix originales. Nos amis de chez Mnémos mènent depuis toujours ce « combat » littéraire, c’est à eux que l’on doit historiquement toute l’émergence d’une fantasy française : les Gaborit, Calvo, Colin, Kloetzer, Heliot, Mauméjean, Niogret… Et ils continuent de nos jours, avec des écrivains comme Cerutti, Tomas, Ouali, Arthur, Chavassieux et tant d’autres… Idem chez ActuSF, je crois que l’on peut réellement dire que les trois éditeurs du collectif « Indés de l’imaginaire » sont à la pointe de la création francophone, c’est notre passion commune, notre moteur principal. Avec d’autres auteurs un peu partout, plus sporadiquement.

Vous avez l’air enthousiaste ?

Eh bien oui, en ce moment je le suis. Lors du dernier salon de Sèvres, notre graphiste, Melchior Ascaride, m’exprima à quel point il se sentait épaté par la qualité de tous les romans qu’on lui faisait lire pour ses prochaines couvertures. Et ce simple recul, d’un coup, m’a fait réaliser que bon sang oui, c’était incroyable, tous ces textes formidablement bons qui allaient débouler dans notre catalogue en 2017 et même déjà pour 2018, tout ce travail énorme qui soudain prend corps, semble porter ses fruits. Alors enthousiaste est le mot : c’est fou en fait, j’ai l’impression que l’on est en train de vivre une sorte d’âge d’or de la SF-fantasy d’expression française, qui se déroule là, sous nos yeux.

Tout va bien, alors ?

Ah ah, si seulement ! Hélas, la situation ne cesse de se dégrader économiquement, en librairie. C’est paradoxal, assurément : on se bat sans cesse pour nos niveaux de vente, seule une minorité de librairies défendent nos genres, et dans un environnement aussi difficile, aussi fragile, sous pression financière constante, on assiste pourtant à une belle éclosion, à une renaissance littéraire. Tout l’enjeu des mois et années à venir, ça va être de le montrer, de légitimer ce mouvement aux yeux des relais commerciaux, de soulever un peu le plafond de verre de la culture dominante…